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Film un peu chaotique et pas mal maladroit, qui pâtit visiblement de conditions de tournage folkloriques, L'ïle des Morts est l'archétype du bazar qui aurait pu être grandiose mais qui n'est que moyen. Confiez la chose à Tourneur, il en fera un chef-d'oeuvre de suggestion ; mais Mark Robson n'a pas les épaules pour mettre en images un scénario qui allie la théorie mystique et l'épouvante et le rendre quand même palpitant. Pendant même une bonne heure sur les 70 minutes que dure le métrage, il s'enferme dans des dialogues paresseux, oubliant de faire monter la tension ou de développer l'angoisse : certes, on saura tout au bout de la chose sur la dichotomie entre science et croyance et sur la légende de la Vorvolaka, créature fantastique et vampirique pour l'instant inconnue de mes services, mais on n'aura pas tremblé. Il faudra les dix dernières minutes, admirables, pour qu'on accepte de ne pas regretter la vision.

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En Grèce, pendant la première guerre : un général sans pitié (Boris Karloff) se rend sur une île voisine pour se recueillir sur la tombe de sa femme. Une fois sur place, il se rend compte que non seulement celle-ci a été profanée, mais qu'il ne pourra pas quitter l'île tant que sévira une subite et funeste peste affreuse qui décime les habitants peu à peu. Face au mal, les esprits dérivent, certains, cartésiens, convaincus que cette peste partira au premier coup de vent, les autres suspectant une créature mythique locale de vouloir les assassiner tour à tour. Peu à peu, les premiers vont être confondus par les seconds : au fur et à mesure que la distribution tombe sous les coups de la fièvre, la foi en la science s'estompe, et l'horreur se déploie. Boris, qui ricane au départ devant l'effroi des crédules, devra déchanter. Il mettra bien du temps toutefois : la majeure partie du film, comme je le disais, est trop bavarde, et donne à voir des personnages caricaturaux peu crédibles : une bonne soeur légèrement sorcière aux yeux écarquillés, un docteur héroïque, une jeune première (Ellen Drew, un sosie cheap de Gene Tierney, ou c'est moi ?), et notre Boris, peu inspiré quand il n'est pas grimé dans tous les sens, et qui livre ici une interprétation maladroite, sans style, sans grandeur. Oui, on apprécie les ambiances expressionnistes, ces grandes ombres qui envahissent tout, ces décors qui semblent faire partie de l'horreur de la chose ; d'accord, on aime cette façon de retenir la tension, de faire dans le suggéré, de faire monter doucement la sauce ; ok, on est sensible à ce mélange de baroque et de concret, à la beauté de ces tableaux mis en place par Robson. Mais tout ça aurait gagné à être dynamisé, à sortir de ces dialogues infinis et pas passionnants.

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Heureusement, à la toute fin, ça se met enfin à charcler. A commencer par un magnifique plan, à ranger immédiatement dans ma collection florissante des plus beaux cris de l'Histoire du Cinéma : une femme mise par erreur au tombeau, et qui se réveille ; juste un zoom fabuleux sur le cercueil, et ce cri qui déchire la nuit, les enfants, j'en ai rêvé juste après. Après ça, Robson se réveille enfin et nous sert des plans magnifiques sur la forêt qui entoure son château, filmant des êtres vaporeux aux robes blanches flottantes au milieu des arbres griffus, utilisant le hors-champ et la suggestion en maître, et plongeant tout son petit monde dans une surenchère de perdition qui marque vraiment des points. On a l'impression qu'un nouveau réalisateur a pris la place du premier, et on reste ébahi par cette vision noirissime de l'existence et par la façon qu'a Robson de faire s'exprimer son décor et ses costumes. Tout l'univers fantasmatique engendré par les dialogues depuis le début semble subitement sortir de la tête des personnages, comme si l'univers mental s'exprimait enfin physiquement : c'est superbe. Rien que pour ces dix minutes-là, la vision de L'Île des Morts s'impose.