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Gloire : un vieux cinéaste qui a réalisé quelques grands films jadis est invité par un festival à venir parler de son plus célèbre, une oeuvre qui l'a toujours déçu avec un acteur qui n'était pas à la hauteur. Cette invitation va pourtant être l'occasion de renouer avec cet acteur fâché, et de faire la paix avec lui-même et son oeuvre. Le gars est accueilli en maître par le public, par les critiques, par les gens du métier, et on sent toute l'admiration vouée à cet artiste qui a été grand... mais... Douleur : sa grandeur est désormais derrière lui, la douleur l'assaille, la maladie menace, l'inspiration s'est tarie, il ne pond plus que des petits textes de théâtre qu'il refuse de signer, et il n'arrive guère plus, aujourd'hui, qu'à se retourner sur son passé, hanté par son rôle de fils mal assumé, par une mère pas très aimante, par son homosexualité difficile à admettre, par son amant parti trop tôt. Peut-être que son renouement avec son acteur n'est que l'occasion de tomber dans la dépendance à l'héroïne et de se laisser aller à la déprime complète. Toute ressemblance, bien sûr, avec l'auteur de Douleur et Gloire, le désormais incontournable Almodovar, serait fortuite, à moins que ce petit tour dans sa carrière, ses inspirations, ses hantises et ses obsessions, ne soit à prendre au premier degré : voici son film le plus autobiographique, et peut-être un de ses plus douloureux aussi.

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Il y a quelque chose de très émouvant à voir notre Pedro nuancer son style pétaradant et se faire très introspectif dans ce film d'un beau classicisme. Tellement classique en fait qu'il tombe parfois dans l'académisme. Almodovar raconte quelques-uns de ses souvenirs d'enfance, et ils sont somme toute très banals. Une mère (Penélope Cruz, en sous-régime) travailleuse et forte, débrouillarde et roublarde qui prend peu le temps de la tendresse ; une enfance pauvre ; la découverte de la chair à travers un jeune peintre analphabète qui va unir les pulsions de culture et de sexualité du gosse... Bref, que du tout-venant, c'est d'ailleurs les parties les moins passionnantes du film : l'enfance de Pedro/Salva est faite de petites choses partagées par tous et que le cinéaste a du mal à magnifier. Dans le meilleur des cas c'est mignonnet (le garçon qui découvre qu'il a une jolie voix ou qui refuse d'être curé), dans le pire un peu réac (aaaah le linge au lavoir, qu'est-ce que c'était bien). Les flashs-back, qui arrive de façon très conventionnelle dans le récit, sont un peu embarrassants, et ressemblent à ces visions magnifiées des pépés nostalgiques qui ont fleuri récemment sous la caméra de maints bons cinéastes, de Polanski à Kitano. Ils empêchent le film de toucher complètement. A force de vouloir éviter le sentimentalisme, mais en voulant tout de même manier une imagerie passéiste tout en poésie sépia, il passe à côté de la réelle émotion mélancolique qu'aurait pu déclencher son film.

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Malgré ça, la peine de notre compère semble très sincère, et son désarroi face à la vie finit, sur certaines séquences, par toucher son but. Quand il s'intéresse au présent, quand il délaisse ses scènes surfaites de retour dans le passé, quand ils s'intéresse concrètement à sa maladie et à sa dépression, il nous donne quelques séquences très touchantes, qui évitent subtilement le mélo complet, très joliment et simplement écrites. C'est le cas de la très belle séquence des retrouvailles avec l'amant de jadis, magnifiée par le jeu des acteurs (Banderas est super pendant tout le film, tout en retrait, et même s'il charge un peu son personnage physiquement, même si Almodovar l'affuble de costumes assez affreux, c'est lui qui amène toute la charge émotionnelle du bazar) et par cette science de la mise en scène impeccable (la grammaire des champs/contre-champs, une merveille ; la choix de ces couleurs de décors (pas un film pour les daltoniens, certes), toujours frontales). C'est le cas aussi de ces petites scènes "mine de rien" avec l'assistante (Nora Navas), petits trésors de minimalisme formel qui en disent beaucoup plus long sur Salva-Pedro que ces scènes de flash-back. Les scènes de comédie, rares mais amusantes (notamment une rencontre avec le public d'un film de Salva par téléphone interposé) sont elles aussi transcendées par les acteurs et par la finesse d'écriture d'Almodovar, qui sait comme personne retenir l'émotion et le rire pour laisser à voir un truc difficile à rendre au cinéma : la pudeur. Le film est très triste, mais ne se roule pas dans sa tristesse. On en ressort assez touché, pas bouleversé, en reconnaissant qu'Almodovar a réalisé un de ses films les plus doux, les plus mélancoliques, les plus simples aussi ; mais en notant quand même aussi que, malgré le respect qu'on lui porte, ce n'est pas encore avec ce film qu'il nous aura transporté. (Gols 23/05/19)


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Je partais à l'assaut de ce film (de façon un peu tardive, oserais-je l'avouer) la fleur au fusil : et si Almodovar, avec ce film de souvenirs, retrouvait ce petit côté trépidant de ses débuts ? Bon, il faut vite déchanter, on est là, comme il est dit ci-dessus, dans du classique de chez classique au niveau de la mise en scène : pas d'esbroufe, ni de cris, ni de bruits mais du zen, de l'apaisement teinté de nostalgie entre deux coliques, deux douleurs. Je reconnais, tout comme le Gols dont je viens de relire la chronique, que je me suis mis à vibrer, enfin, lors de cette séquence absolument magnifique (toute en sobriété et en regards complices) où Banderas reçoit chez lui son ancien amant, l'amour de sa vie. Aucun des deux ne tente de se la jouer, de se la raconter, de clamer haut et fort que tout a changé en trente ans : les deux anciens amants, sur des dialogues écrits à la perfection, font un bilan rapide, se rejoignent, se séparent en douceur, un vrai grand moment d'intimité et de cinéma... Je me suis dit, ouh là là, il va enchaîner avec la disparition de sa mère et il va nous faire chialer... Bienheureusement non, les scènes n'ont pas le même charme, la même fluidité, la même profondeur... Ouf. Le constat finalement est là : un film où Almodovar se livre (souffrait d'arthrite le pépère, pfffiou) comme jamais (ouais, la drogue, c'est toujours le début d'une chute... Je peux en parler, si, même si je n'ai mis que trente ans avant d'arrêter de fumer), sur son enfance (plus doucereuse finalement qu'on eut pu le penser), ses brouilles pro, ses amours (amant et mère donc), sur ses putains de douleurs physiques, prenant avec un certain détachement sa fameuse gloire (pas sûr qu'on le réinvite en Islande après ce film... après, cela reste une fiction...) ; les couleurs sont tranchantes comme jamais, les cadres au cordeau mais le petit grain almodovarien peine à se glisser dans les interstices et l'émotion ne surgit qu'au détour d'une ou deux petites scènes, sans excès. Banderas fait le boulot (plus que sous le masque de Zorro si vous voulez mon ressenti personnel) avec une connaissance parfaite du maître. Un très beau film rétrospectif, très très beau, insistai-je pour garder bonne conscience, mais finalement un peu trop propre sur lui pour réellement me faire chavirer. C'est la dure loi du désir, attachez-moi si vous voulez, je n'y peux rien... (Shang 03/01/20)

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