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Nicloux est mon petit chouchou depuis longtemps, et même si ce film-là est un peu en-dessous, même si on ne l'attendait pas dans cette forme-là, je continue de penser que ce cinéaste est passionnant, qu'il sait comme personne en France travailler les atmosphères, qu'il arrive à mettre les chocottes avec trois fois rien, et qu'il continue à tracer son chemin hyper-singulier. Après la radicalité de The End, notre compère change de braquet et s'embarque vers un territoire et une époque très peu filmés dans le cinéma français : nous sommes juste après la guerre, dans la jungle indochinoise que se disputent Français, Vietnamiens et Japonais. D'un charnier horrible surgit un survivant qui s'extirpe du tas de cadavres. C'est Tassen (Ulliel, opaque, hanté, obsédé par la tristesse, la violence, la vengeance, excellent dans le registre), un soldat français, qui va alors n'avoir qu'une idée en tête : se venger de ce massacre qui a entraîné la mort de son frère, retrouver son commanditaire et le faire payer. Cette quête, pas si éloignée de celle de Conrad dans Le Coeur des Ténèbres, devient si obsessionnelle qu'il en vient à monter une armée parallèle, composée de Vietnamiens dévoués à sa cause (la faim aidant), mais c'est aussi une quête en grande partie immobile. Le temps s'étire dans la torpeur de la jungle, et ne seraient quelques rencontres (avec un camarade qui remet en cause son homosexualité, avec un écrivain désespéré), un amour (avec une autochtone prostituée) et quelques escapades sanglantes (diable, le Viet ne plaisante pas quand il s'agit de manier la machette), on assisterait à une stagnation pure et dure, s'apparentant même à une métamorphose de Tassen en élément végétal. L'obsession du type devient virtuelle, se transforme en rage sans but, et le personnage semble gagné par l'abandon, semble se livrer à la jungle et aux horreurs de la guerre.

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En observant bien, on retrouve sans problème le style mis en place par Nicloux depuis deux ou trois films : sa jungle est le lieu de toutes les fantasmagories, filmée comme un lieu rempli de fantômes, de cadavres, au milieu d'une guerre dont on ne comprend pas grand chose. Les ambiances humides et sombres sont merveilleusement rendues par la photo du film (David Ungaro (?) aux manettes), et l'opacité de Tassen, sa dualité, perdu qu'il est entre une forte présence charnelle dans le lieu et une spiritualité inattendue (Les Confessions de Saint Augustin en symbole plânant au-dessus de tout ça) renforcent ce mystère induit par le décor. Nicloux filme tout ça dans un style lent, contemplatif, d'où émergent ça et là des images traumatiques très violentes. Il s'autorise de grandes pauses théoriques (avec Depardieu notamment, très sobre), des scènes plus légères (avec le trouble camarade interprété par un Guillaume Gouix ultra-photogénique, vraie présence à l'ancienne, de la graine de Belmondo), mais c'est bien la violence, la monstruosité qui le hantent. Tassen traverse ça en spectateur hébété (l'opium aidant), avec ses références d'Européen hétéro : il importe de montrer sa bite, de s'imposer auprès des femmes, de se mesurer aux autres hommes. Oui, le nombre de plans sur les appendices masculins est impressionnant, et le film est plongé dans un bain de virilité parfois un peu pénible. Nicloux semble résumer le conflit à un concours de celui qui pisse le plus loin, ça semble un peu court. Mais à part cette réserve, on reste bluffé par la forme, très stylisée, par le rythme, erratique, par l'épure de ce qui est raconté et par la profondeur presque involontaire du film : il est question de rédemption, de mysticisme, de perdition, et Nicloux filme tout ça sans ironie, sans cynisme, sans bien-pensance non plus, il montre net et sec la violence et la perte d'humanité d'un homme abandonné à la guerre. Seuls un amour passager mais compliqué par la domination et ces sas de décompression que sont les rencontres avec Depardieu parviennent encore à le maintenir dans une certaine humanité ; si elles n'étaient pas là, cette "quête de l'ennemi ultime" ressemblerait surtout à une quête du Mal en soi. Un film d'une infinie tristesse, et d'une rudesse ébouriffante.

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