"The U.S. Army is undefeatable."

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Avec sa soit-disant objectivité, il se pourrait bien que Wiseman arrive à faire passer pas mal de messages. En tout cas, avec ce film, Basic Training, qui donne à voir l'entraînement physique et moral subi par les jeunes gens de la promo 71 à Fort Knox, Kentucky, pour les faire devenir de vrais petits soldats aptes à aller se faire étriper dans la jungle du Vietnam. A priori, rien que du reconnaissable dans le cinéma déjà très en place de Wiseman : on s'installe durablement dans un lieu, on filme, et on garde tout, l'important comme l'anecdotique, tentant de rendre compte exhaustivement de l'activité du lieu. Ici, donc, on assiste à toutes les étapes de l'entraînement, depuis l'arrivée du petit gars en baskets et cheveux longs dans le camp jusqu'à son intronisation en Marine, en passant par son apprentissage du brossage de dents, ses disputes avec les autres, le parcours du combattant, son perfectionnement au tir, les longs discours vibrants de patriotisme de ses supérieurs, les chants à la con, la mise au pas, etc. Sans discours apparent, le cinéaste filme tout ça, dans des scènes étonnamment courtes, souvent simples flashs suffisant pour montrer tel ou tel aspect. Le montage est très cut, oui, même si on a encore droit à ces longues séquences prises dans la durée, et le style de Wiseman est encore en recherche. Malgré tout, on est bluffé par la maîtrise, par cette façon de nous attraper et de nous plonger dans le bain en 3 secondes chrono. Choisissant toujours le bon angle, le bon point de vue, il sait comme personne relever le petit détail authentique, là un gars qui déprime doucement, ici un Noir qui fait son rebelle ("Comment vous pouvez dire que l'Amérique est mon pays ?"), là une conversation glaçante avec les parents pétés de fierté, ici la réaction gênée d'un gradé quand on lui demande si son gun a déjà tué des gens. Le quotidien de Fort Knox se déroule apparemment sereinement, mais on mesure la dose de névroses, de complexes, de malheurs, de violence latente qui repose derrière, et c'est tout l'art de Wiseman de l'exprimer sans la montrer, en rendant compte de la réalité sans ajouter son point de vue. Le noir et blanc très crasseux de la chose, son aspect "amateur", rendent encore plus forte cette impression d'aliénation, de vivier de violence que constitue le camp. D'un côté l'autorité, immuable, sûre d'elle ; de l'autre une jeunesse en plein questionnement, ou au contraire tellement endoctrinée qu'elle devient inquiétante : l'équation est explosive.

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La métamorphose est aussi sidérante que dans le futur Meat, qui suivra la transformation d'une brave vache en barquette de viande : il s'agit bel et bien de montrer une entreprise d'aliénation, une mue qui se fait dans la force. On comprend bien que la plupart de ces p'tits bleus, maladroits, rigolards voire rebelles, ne veulent pas aller au Vietnam, malgré les discours vibrants de leurs chefs ; le film montre comment on transforme ces caractères, ces personnalités en groupe soudé et aveugle, prêt à en découdre. La dernière scène, qui montre l'achèvement de l'entraînement est effrayante comme une séquence de The Wall : de cette jeunesse ébouriffée et bordélique, on a réussi à faire ces rangs impeccables et harmonieux de petits soldats fiers d'eux-mêmes. Il y a différentes façons d'être anti-militariste dans les années 70 : se mettre des fleurs dans les cheveux et écouter Dylan, ou réaliser des films comme Basic Training, les deux se valant. Très triste, le film de Wiseman montre l'endoctrinement en oeuvre, et comment la personnalité de ces jeunes gens ne résiste pas à l'entreprise de lavage de cerveau très au point de l'Amérique sûre de son droit.

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