9782221241172,0-5697780Un nouveau livre de Ellis est toujours un événement, même s'il faut avouer qu'il ne nous a pas emballé depuis Lunar Park en 2005. Quand on nous a annoncé donc la sortie de White (titre éminemment ellisien), ce ne fut que liesse et félicité. Même si, à la lecture de la chose, il faut déchanter un peu, on apprécie cette lecture parfois passionnante. On déchante, parce que ce n'est pas un roman, mais une sorte d'essai très foutraque, sans plan, qui part dans tous les sens, et qui traite en grande partie du statut de Blanc cultivé, riche et célèbre dans la société des "millenials" d'aujourd'hui (la génération de ceux qui sont nés au XXIème siècle en gros). On déchante aussi parce que Ellis, pour ce coup-ci, semble traiter l'écriture par-dessus la jambe (à moins que ce ne soit son traducteur) : son livre nous arrive dans le désordre, sans structure, et certaines phrases sont carrément pénibles à lire, mal fagotées, raides. On attend mieux de cet esthète qui a fait du style son mantra, qui a inventé dans les années 90 le roman du nouveau millénaire, et je pèse mes mots, avec American Psycho. White n'est qu'une récréation parfois très lourde, une sorte d'essai tous azimuts pour tenter d'exprimer sa colère et ses positions envers notre société menaçante et hystérique, là où on piaffait d'obtenir un roman de l'ère-Trump. Bon, on s'en contentera pour l'instant.

Tel quel, le livre, forcément inégal vue sa structure, se déguste tout à fait aimablement. Ellis n'est pas un grand philosophe, ni même un bon théoricien, et la politique l'intéressant comme sa première veste Armani, on tombe souvent sur des raccourcis douteux ou sur des pensées de surface. Mais le livre parvient à dire beaucoup de choses sur sa propre place dans cette société. Il commence avec deux chapitres vraiment passionnants sur les origines de sa personnalité, l'un sur l'influence des films d'horreur sur sa psyché, l'autre sur la place prépondérante de Richard Gere sur sa vie, notamment sur sa vie d'homosexuel. Avec ces quelques pages, on pénètre rapidement et puissamment au coeur de l'univers ellisien, et on apprécie la pertinence de sa vision du cinéma, la personnalité de ses goûts, cette façon originale de ne pas s'occuper des goûts communs pour s'intéresser aux itinéraires bis. On apprécie particulièrement cette critique du monde gay, qui se victimise sans arrêt et fustige tous ceux qui ne les victimisent pas : malgré sa difficile acceptation de son homosexualité, Ellis répond frontalement à cette nouvelle tendance et ça fait mal. On se dit qu'on tient là une belle autobiographie, parcellaire et foutraque certes, mais qui, si on sait la lire, si on accepte les zigzags, les détails un peu superficiels et les répétitions, peut donner de très belles choses sur ce personnage mystérieux et insaisissable qu'est Easton Ellis. On apprécie aussi la toute fin du livre, celle qui prend envers et contre tous la défense des "idiots" et se met très en colère contre le nouvel ordre moral mis en place par la gauche bien-pensante d'aujourd'hui : Ellis est un farouche opposant au goût commun, et quitte à s'attirer des ennemis, il ne trouve pas que l'élection de Trump soit une catastrophe et refuse de considérer une opinion comme une chose à combattre. Il tire ainsi tout feu tout flamme contre les chiens de garde de la façon de penser démocrate, quitte pafois à flirter avec la droite : Meryl Streep, David Foster Wallace, Oprah Winfrey ou Robert de Niro sont ses ennemis, et les gueules cassées et autres maladroits que sont Charlie Sheen ou Kanye West, peut-être un peu stupides mais sincères.

Dans son indignation, Ellis oublie parfois d'être bon. Toute la partie centrale de White est sans intérêt, se contentant de justifier des tweets dont pas grand monde n'a grand chose à foutre, se justifiant de toute critique, tapant dans tous les sens contre un ordre établi qu'il méprise tellement qu'on se demande si n'entre pas là-dedans un poil de paranoïa. Si on a encore droit à quelques pages inspirées sur le 11 septembre par exemple, qui a fait entrer la civilisation dans un autre monde, on se tape de ses délires de connecté branché. Mais tout de même : à travers ces pages que le gars voudrait cool, mais qu'on sent pour notre part bien douloureuses, quelque chose passe du désarroi de l'auteur face à cette société qui le dépasse, qui victimise tout le monde et s'offense pour un rien, qui édicte la conduite à tenir et punit tous ceux qui s'en écartent. Surtout, il revient inlassablement sur sa maléfique création, Patrick Bateman, le personnage de American Psycho, et découvre qu'il est devenu un symbole, "un résumé des valeurs de cette décennie particulière, filtré à travers ma propre sensibilité littéraire : riche, très bien habillé, invraisemblablement soigné et beau, dépourvu de moralité, totalement isolé et rempli de rage, espérant que quelqu'un, n'importe qui, le sauve de lui-même". Regarder aujourd'hui ce monstre avec tendresse est peut-être la plus intelligente et la plus bouleversante confession du livre. C'est en tout cas une des qualités de ce livre intéressant pour comprendre cet auteur trop souvent résumé à sa côte de popularité et à ses excès, et qui ressemble au Ellis d'aujourd'hui : dilettante, paresseux, mais aussi brillant et tourmenté. A lire, bien sûr.