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Encore une fois un grand moment de fun, avec explosions d'hélicoptères et musique techno, avec ce film du désopilant Šarūnas Bartas. Trouvant sans doute que Trois Jours, son premier film, était trop commercial, il nous revient ici par une porte légèrement plus radicale : noir et blanc, sans dialogues, sans trame, difficile de trouver encore quelque chose à enlever tout en continuant à mériter l'appelation de film. C'est que Šarūnas, voyez-vous, est un contemplatif, et un contemplatif dépressif qui plus est. Il regarde la vie, de loin, avec une tristesse infinie : les hommes sont incapables de communiquer entre eux, les rapports avec les femmes sont impossibles, les joies sont éphémères et les peines éternelles, il ne reste plus qu'à s'enfermer dans sa solitude au milieu des autres et à contempler le monde dérouler sa vacuité sous nos yeux. Corridor est donc l'expression filmée de ce désespoir total, de ce nihilisme doux face à l'existence : on y voit le morne quotidien d'une communauté, enfermée dans un immeuble, qui vit, rit, s'aime, pleure, et fait n'importe quoi loin du monde, qu'on aperçoit à travers les fenêtres sales du bâtiment, et qui ne fait guère envie : une ville morne, moche, qui s'agite vaguement et vainement. De ce côté-ci de la cloison, donc, la solitude semble être le mot d'ordre, quelles que soient les générations : du môme qui, par désoeuvrement tire au fusil sur une perruche ou brûle des draps en train de sécher, au petit vieux qui danse comme un damné avant de s'effondrer sous le coup de la vodka tiède (on l'imagine tiède, allez savoir pourquoi), de la petite vieille qui ne parvient pas à intéresser le bébé à ses grimaces à la jeune femme harcelée par les mâles, on n'a guère l'occasion de se réjouir dans cette communauté abandonnée à la tristesse et à la solitude.

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Ne reste qu'à contempler la tristesse des choses, ce que Bartas fait avec un mélange de poses arty et de sincérité totale. On grince parfois des dents devant la radicalité affichée et parfois un peu crâneuse de ce cinéma, qui ne donne jamais ce qu'on demande, qui ôte tout ce qui pourrait être sexy à son film. On dirait parfois que le cinéaste fait tout pour nous éloigner de son film, et ça sent de temps en temps le faiseur, le néo-punk fatiguant et insolent qui travaille l'épure comme une posture. En gros, on se fait souvent un peu chier devant cet objet janséniste, qui met son point d'honneur à être décevant, à ne rien raconter, à cultiver sa dépression. Nombreux sont les plans complètement vides, qui ne montrent qu'un personnage faisant la gueule face à une fenêtre embuée (souvent Bartas lui-même), ou une nana prenant des postures trop torturées pour montrer que, bon sang, c'est pas facile la vie. Et très longs sont ces plans qui enregistrent les toutes petites choses du quotidien, un drap qui flambe, un gars qui titube, des gens disposés dans une pièce et qui ne trouvent rien à se dire. Seule la mythique Yekaterina Golubeva, la muse, le modèle, a droit à des plans tout en sentiments, enfin un peu chaleureux. Elle explose l'écran, véritable apparition photogénique immédiatement légendaire, et Bartas le comprend bien, qui lui accorde les seuls plans délibérément "beaux" du film : quelques portraits magnifiques, garreliens dans leur approche directe du sujet, qui donnent à voir simplement une femme dans sa plus simple expression.

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Mine de rien, malgré les réserves, malgré le statut d'artiste maudit et radical que Sharunas vise plus souvent qu'à son tour, le film a du charme, plus peut-être que Trois Jours. Parce qu'il sait cadrer à la perfection et sait le poids d'un plan, la durée parfaite qu'il doit faire, l'angle qu'il doit montrer. Il y a quelque chose de pathétique qui émerge à la longue de ce film-objet, d'hypnotique aussi : si vous êtes en humeur de supporter qu'on vous balance à la gueule que tout n'est que vanité et poussière, vous serez sûrement intrigué par la forme souvent magnifique que revêt ce film, techniquement impressionnant et souvent surprenant. La longue scène de la fête, qui se déroule dans la durée, est de ce point de vue parfaite : sans jamais échanger un seul mot, les humains se regardent, se draguent, dansent, débordent, pleurent et rient, avant de retourner à leur triste existence une fois le jour levé. Bartas filme ça avec un sens aigu de la durée, et une tristesse très humaine, regardant ces êtres s'agiter avec commisération et une certaine empathie (les plans inspirés sur cet handicapé, à la fois beaux et laids). Il y a peut-être un brin de tendresse derrière tous ça, un côté "ô frères humains" très rentré, très timide, presque autiste, mais présent. L'existence, c'est de la merde, oui, mais il y a peut-être encore, là derrière, sous le visage de la femme aimée ou pendant les quelques secondes de joie amenée par la danse, matière à espoir. Costaud, mais intéressant au final.

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