9782351781265,0-5497370Le suicide du père de David Vann fut la grande tragédie de sa vie, et le déclencheur de son envie d'écriture, si on en croit en tout cas le prodigieux Sukkwan Island et ce nouveau roman hanté, Un Poisson sur la Lune. Si le premier était encore très romancé, on passe à présent avec le second dans le documentaire pur, ou en tout cas c'est l'impression que nous donne ce texte, sec, frontal et sans falbalas, qui veut décrire avec précision, empathie et vérité la dépression du paternel qui le conduira à se faire sauter le caisson (dans une dernière phrase prodigieuse, inspirée certainement par celle non moins géniale de Martin Eden). Nous voici donc embarqué dans les trois derniers jours de l'existence de Jim, dentiste sans histoire ou presque, qui, brusquement, à la faveur de dettes qui s'accumulent et d'une rupture avec sa femme, lâche prise et se précipite vers la mort. Un dernier baroud d'honneur dans sa famille, qui lui permet de solder (ou pas) un passé chargé de vide avec un frère beaucoup plus stable, des parents mutiques, des enfants indifférents et une épouse déjà ailleurs, et d'aller faire des tours absurdes dans des bars à hamburgers, des bords de lacs marécageux et des motels cradingues, voilà le programme guère réjouissant. Mais s'il n'est pas réjouissant, c'est parce que Vann choisit, chose plutôt rare, d'écrire son récit du point de vue de Jim, sans jamais le quitter d'une semelle ; le contrepoint positif de cette histoire, qu'on entrevoit à la faveur de la confession d'un ami, de l'aveu d'un père, d'un instant fugace de complicité avec le fils, n'est pas donné ; et on assiste ici à une spirale du désespoir qui ne finira jamais, vue de l'intérieur. En totale complicité avec la folie suicidaire et la spirale d'échec du personnage, en totale compréhension de son abattement devant les incohérences de l'existence : ses rencontres avec le psy ou ses tentatives de faire sortir ses parents de leur silence abruti sont des moments à la fois drolatiques (parce que Jim est un gars qui ne prend pas de gants dans la diatribe) et terrifiants (on sent bien que rien ne pourra le sauver, et on sent bien qu'il n'a pas tort), écrits au plus près du sujet, et on comprend parfaitement la psychologie de Jim.

Le roman n'est donc guère réjouissant, tant il mène dès les premières pages à cette résolution mortelle, et tant il parvient à nous entrainer avec lui dans sa logique. On se dit qu'il a fallu un gros travail de résilience à David Vann pour faire comprendre avec une telle exactitude les rouages d'une folie, d'une dépression, surtout s'agissant de son propre père. Quand celui-ci partage quelques moments avec le petit David, alors âgé de 12 ans, on comprend la somme de tristesse et de compréhension qu'il y a dans ce livre malheureux. Et pourtant, là aussi travail admirable, on se marre plus souvent qu'à son tour devant la franchise de Jim, devant ses sorties scandaleuses, ses comportements asociaux et sa façon de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il annonce dès le départ son intention de se flinguer, mais aucun proche ne sait réagir à cette prédiction ; parce qu'il n'y a rien à faire, sûrement, mais aussi par passivité, parce que la vie ne prévoit pas de réaction face à des cas pareils. Complètement déchaîné, en roue libre, capable de grands moments de tendresse puis de comportements incompréhensibles, Jim est un fabuleux personnage, qui grille en toute liberté ses dernières cartouches, voulant éprouver une dernière fois les grands sentiments de la vie (famille, beauté des choses, tendresse, sexe, amitié, compréhension) et se heurtant sans cesse contre leur inanité : quand une pute le prend dans ses bras, il lui demande automatiquement le mariage ; quand son père l'engueule pour se débarrasser de lui et fustiger sa dépression, il le prend comme un aveu d'amour ; quand sa mère est trop lente pour jouer aux cartes, il interprète ça comme une image de sa vie entière. Véracité psychologique donc, qui ne serait pas grand chose sans l'écriture au cordeau de Vann, qui sait comme personne écrire un dialogue tout en ambivalences et pourtant d'une belle frontalité, puis laisser dans la page suivante son impressionnisme s'exprimer, voire même son onirisme dans quelques pages hallucinées. C'est écrit droit comme un arbre, à l'américaine, mais c'est doté d'une émotion qui, pour cette fois, ne cache pas son nom, comme une chanson de Daniel Darc si vous voulez. C'est en tout cas un bouquin formidable si vous n'avez pas peur de prendre la pluie ; entamez la chose le coeur bien accroché et toute arme à feu éloignée de votre portée.