9782266288415,0-5642082Voilà un livre heureusement plus lisible que le patronyme de son auteur (je le mentionne, car c'est ce qui m'a fait choisir le livre, on a des impulsions bizarres), même s'il reste désespérément accroché à une tradition américaine qui a fait ses preuves, et qu'on aimerait bien voir les auteurs outre-Atlantique passer à autre chose à présent. Ng est une honorable représentante de ce style "lisse en surface mais inquiétant en profondeur" qui a donné dans le meilleur des cas Jeffrey Eugenides, Laura Kasischke ou Joyce Carol Oates, dans le pire la litanie des imitateurs plus ou moins doués qui ont suivi le lucratif marché. La Saison des Feux n'a pas à rougir dans les rangs, il se tient très bien, se lit facilement avec même ça et là quelques pointes de tension. Mais il arrive un peu tard, à l'heure où on commence à être un peu fatigué par ces textes qui ne disent rien pour mieux dire l'horreur (qui arrive dans les dernières pages), qui finissent d'ailleurs par ressembler à des fantômes de textes à force de retenir à fond tout affect. Soit donc, dans l'éternelle petite ville pavillonnaire tranquille, une éternelle famille bourgeoise éternellement parfaite en surface, les Richardson : le père, la mère, les enfants, tous mènent la vie parfaite qu'on leur a préparée. Mais l'arrivée dans le voisinage d'une mère célibataire et de sa fille, beaucoup plus modestes, va mettre le feu aux poudres (c'est le cas de le dire, voir le titre) : ce couple mystérieux, envoûtant, dont la vie ne ressemble pas à celle bien droite des habitants de la ville, cacherait-il un secret ? Mmmm ? Mme Richardson va à l'occasion d'une sombre histoire de bébé volé, remonter la piste de cette voisine et tomber sur de bien sombres histoires (oui, enfin il faut pas exagérer non plus, on est plus dans l'avortement secret que dans les meurtres sanglants), qui l'amèneront elle-même à de terribles extrémités.

Eh oui, la monstruosité se cache même chez les bourgeois les plus assagis, et Celeste Ng se charge de la débusquer pour vous, livrant une fresque impressionnante sur les apparences et le jeu social. Ce qui commence (pendant 300 pages) comme une cohabitation idyllique, avec ce qu'il faut de condescendance de la part des nantis envers les démunis, se change peu à peu en rancune, en jalousies, en haines parfois, on ne change pas un être humain comme ça. S'il est beaucoup question de rapports de classes entre cette famille modèle WASP et ce duo bohème mère-fille, il est aussi et surtout question de liens maternels : ceux qu'on nous impose par la naissance, ceux qu'on se choisit par goût, ceux qui se révèle par hasard. On échange beaucoup les enfants dans cette histoire, et les bonnes mères ne sont pas forcément celles qu'on attend, qui préparent sagement le goûter de leur bambin avant de l'envoyer faire la fête chez Pamela. Il existe des liens presque animaux entre les mères et leurs filles, et le roman tente d'en montrer quelques exemples, histoire de démontrer ou pas la chose. L'histoire est intéressante, oui, et on plonge même parfois corps et âme dans le livre, entraîné par la véracité des personnages, le sens du tempo et les situations petites mais prenantes que met en place Ng. On aime ces mères dépassées, ces enfants rebelles, ces rapports de haine et d'amour que l'auteur parvient à tresser entre les êtres avec beaucoup de vraisemblance et un vrai sens du suspense psychologique. Mais comme souvent chez les Américains, le livre est beaucoup trop long, et prend 500 pages pour raconter une petite chose qui aurait pu n'en faire que 30. A force de détails, à force de ralentir le plus possible la trame pour n'en lâcher les chiens qu'à la dernière minute (et encore, de façon un peu décevante), Ng patauge dans son propre style, on la surprend plus d'une fois à tirer à la ligne, à se répéter, à délayer. Le roman ajoute beaucoup trop d'eau à sa peinture, et en ressort délavé, presque insipide parfois. Dommage : Celeste Ng ne trouve pas sa voie, pourtant frémissante derrière tout ça, et copie ses aînés en tirant la langue. Elle livre nonobstant un livre prometteur, intéressant, parfois assez brillant... mais inabouti.