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Voilà un film italien du XXème qui a tout du roman russe du XIXème. Mais voilà une intrigue russe qui a tout du film italien pur jus. Giovanni Episcopo pourrait tout à fait se trouver sous la plume de Gogol, par exemple, mais Lattuada ajoute à sa pathétique histoire un côté mélo qui n'appartient qu'au cinéma italien de l'époque. Voici donc un brave archiviste sans envergure, qu'un escroc du dimanche prend dans ses griffes, jusqu'à le laisser pratiquement sans un sou. Il se sert pour ce faire de la belle Ginevra, femme fatale et légère, amante de l'escroc, et qui va proprement essorer financièrement et sentimentalement notre pauvre Giovanni, et le pousser à des extrémités fatales. Au départ, on croit presque à une comédie, en voyant cette petite silhouette clownesque se laisser entraîner par ce dandy (un sosie de Peter Cushing) dans les milieux interlopes de la ville. Mais on sent déjà, derrière la voix off qui annonce la tragédie, derrière ces rues italiennes envahies par la brume et le vent, que le rire va s'éteindre bien vite. Lattuada prépare le terrain en nous montrant notre Giovanni bien engoncé dans sa petite vie paisible mais terne, avec ses logeurs aimants, ses collègues gentils, ses habitudes bien ancrées. L'arrivée de Wanzer apparaît d'abord comme une libération, notre gars se dévergonde avec des filles à cuisses légères et de l'alcool à foison, on est toujours dans l'ambiance bon enfant qui pourrait ne rester que bon enfant. Mais peu à peu le film s'assombrit, notamment avec ce personnage féminin (belle Yvonne Sanson), toute d'ambiguité, cruelle et sans quartier pour le pauvre bougre, prête à tout pour continuer à vivre sa vie de débauche tout en se faisant entretenir par Giovanni, mais en même temps curieusement triste, comme si sa vie de courtisane ne lui convenait pas.

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Le véritable tournant du film se situe pendant le réveillon du nouvel an (naissance d'un siècle), superbement filmé : les soupçons de Giovanni sur la fidélité de sa femme se confirment (Alberto Sordi est dans la place), et on retrouve le gars complètement abandonné et perdu, au milieu de la foule hilare où tout le monde semble le narguer en s'embrassant à pleine bouche. Ce travelling arrière qui part du bonhomme en plein désarroi pour s'écarter sur la foule compacte qui l'engloutit est le plus beau plan du film. A partir de là, Lattuada lâche les chiens du mélodrame pur : l'enfant né de l'union désaccordée va devenir la seule touche de beauté et de douceur dans la vie de Giovanni, sa seule raison de vivre aussi. Il y a quelques très belles séquences de complicité entre les deux, et on reconnaît cette école du ciné italien (Le Voleur de Bicyclette), toute en sentimentalité, en brutalité, en excès. Giovanni devient un archétype du mec humilié, véritable marionnette consciente d'une société du tout-pour-l'argent, jouet passif d'une jeunesse insouciante et cupide. Ce petit acteur, Aldo Fabrizi, parvient avec talent à faire passer toutes les émotions de la terre sur son visage ingrat, et on compatit à son sort sans problème, tout en rêvant de la voir se révolter enfin contre sa passivité. Ce sera chose faite dans la dernière bobine, mais trop tard bien sûr : Giovanni reste et restera un faible, un être que l'amour pour la mauvaise personne a dévoré, un humilié perdu. Et Lattuada réalisera ici une oeuvre digne et sensible, très joliment filmée, en pleine empathie avec son personnage. Joli, joli.

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