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Bien intéressant et bien talentueux cinéaste que ce Guillaume Nicloux, que je découvre doucement et qui m'emballe à chaque fois. Et donc, bien captivé par ce polar ambitieux, retors, qui manie sans complexe les temps, les actions et les tons, pour une intrigue façon puzzle façon David Lynch à la française. La principale qualité de La Clef, et c'est souvent le cas chez Nicloux, c'est l'écriture : les dialogues sont parfaits (cherchez pas, c'est Pierre Trividic l'auteur, un génie), rebondissant avec virtuosité, dévoilant les personnages peu à peu, créant des situations étranges, parfois à la limite du fantastique. On a rarement entendu dans un film français récent la langue sonner aussi bien, et une telle précision dans l'écriture. Nicloux travaille ce style avec précision et acuité, faisant des dialogues une attraction, et dirigeant les acteurs avec une précision diabolique. Il y avait du boulot, puisque le casting, éclectique, rassemble quelques acteurs assez piètres (Guiilaume Canet, Vanessa Paradis, Marie Gillain) et quelques autres venant d'univers très éloignés du polar (Josiane Balasko, Thierry Lhermitte) ; or, tous sont parfaits, et rendent leur puissance à ces dialogues pourtant très écrits, très littéraires. Mes respects à Lhermitte surtout, qui campe un privé crasseux et trouble, entre le clochard et le tueur : véritable héros de l'ombre de cette histoire trouble, c'est lui qui amène le rythme de la chose.

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L'histoire est très complexe, peut-être un peu trop. Éric Vincent, qui partage son patronyme avec le héros des Envahisseurs, est à un tournant de sa vie, coincé entre la peur de devenir père (sa femme est très insistante) et un passé mal digéré avec son propre géniteur. C'est ce moment qu'un mystérieux correspondant (Rochefort, parfait lui aussi pour rendre la texture étrange et onirique des dialogues) choisit pour lui faire savoir qu'il est en possession des cendres de son père, et qu'il veut les lui rendre. Éric va entreprendre ce voyage, et se trouver emmêlé dans une sombre histoire de paternité problématique. En parallèle, on suit une enquête dans les années 70, a priori sans rapport avec la trame principale, et qui va finir bien sûr par la rejoindre. Mais cette intrigue déjà bien complexe ne se dévoile jamais complètement. Comme chez Lynch, il faudra se contenter de zones de mystères, de grands pans d'incompréhension : on reste au bout de la chose aussi circonspect sur les arcanes de l'enquête que satisfait par ce qu'on nous adonné à voir. C'est tout à l'honneur de Nicloux de ne pas nous donner toutes les clés de son film, de nous laisser dans un état un peu hébété, entre le rêve et la réalité, entre un monde très concret et une atmosphère cauchemardesque parfaitement réussie.

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C'est tout à son honneur aussi de savoir filmer les endroits les plus sombres de la psyché humaine, et de la rendre aussi bien visuellement. Nicloux aime les endroits sans panache, les aires d'autoroute, les appartements miteux, les lieux intermédiaires ; il sait leur donner une patte noirissime, et le film s'enfonce de plus en plus dans des atmosphères effrayantes, privées de lumière : du confort bourgeois du début, on glisse vers la turpitude et la crasse de ces lieux interlopes, qui sont aussi ceux du rêve, et ceux qui habitent la psychologie des personnages. Tous ont leur part d'ombre, y compris les plus "positifs" (Balasko en flic chargée de dépression). Cette noirceur complète du scénario est au service d'un thème enfoui et très intéressant : la paternité, et comment elle agit sur les générations qui suivent. Doit-on endosser les crimes de nos pères, la filiation est-elle une libération ou un trauma ? Quand la fameuse clef du titre apparaît, on se retrouve face à ce mystère insondable (le même, encore une fois, que celui de Lynch dans Mulholland Drive), mais en ayant traversé une sorte d'odyssée autour de ces questions-là. Un film passionnant, anxiogène à mort, qui révolutionne sans esclandre mais durablement le genre bien pépère du polar à la française.

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