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Voyez comme je suis un éternel insatisfait et un indécrottable râleur : quand Ozon fait son Ozon, quand il crânouille avec ses films-concepts un peu vains et ses méta-langages fatigants, j'en dis du mal ; et quand il s'efface derrière son sujet, quand il filme sérieusement, j'en dis du mal. Il faut bien reconnaître que depuis 20 ans et ses grands films passés, j'ai du mal à suivre le gars, qui alterne comédies ringardes, thrillers usés, et de temps en temps, ok, excellents films avec une régularité qui fait peur. Bon, ceci dit, à chaque fois, j'y retourne, parce qu'au-delà du concept, il y a souvent une grande maîtrise formelle, un sens du divertissement, et souvent une envie forte qui guide ses trucs. C'est le cas avec ce nouvel opus, qui tranche assez franchement dans sa carrière : Grâce à Dieu est un film très sérieux, tellement casse-gueule qu'il y fallait de bonnes grosses solides pincettes, qu'il fallait ne pas trop s'amuser avec la caméra. Ozon disparaît donc presque sous l'histoire qu'il a à raconter, soucieux de relater le mieux possible la réalité des faits. Et il réussit parfaitement à transmettre l'émotion, mais presque malgré lui : il a à sa disposition une trame tellement forte en elle-même, qu'on se dit que n'importe quel cinéaste aurait réussi la chose. Sauf que non : la douceur douloureuse du film est de toute évidence fabriquée par un bon cinéaste.

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Tout le monde le sait : le truc raconte la constitution d'une association par des victimes d'un prêtre pédophile, association qui finira par faire tomber quelques têtes importantes du clergé de Lyon (dont Barbarin), ébranlera l'Eglise toute entière et secouera les mentalités. On suit en particulier le destin de trois hommes, tous victimes à différentes époques du père Preynat. On commence avec Alexandre (Melvil Poupaud, absolument parfait) qui se rend compte que le néfaste cureton est toujours en contact avec des enfants. Sur son impulsion, les paroles vont se libérer enfin, et François (Denis Ménochet, plus scolaire) et Emmanuel (Swann Arlaud, bouleversant) vont peu à peu lui emboîter le pas. Pourquoi, malgré leurs plaintes et les aveux de Preynat, l'Eglise n'a rien fait contre ses agissements ? Barbarin était-il au courant ? Et pourquoi les familles de ces enfants (qui se chiffrent bientôt par dizaines) n'ont rien dit, rien tenté ? On découvre petit à petit la chape de silence et de consentement qui meut cette société sclérosée (Lyon en ressort comme une antichambre de l'enfer), et l'immense difficulté qu'il y a à faire bouger les mentalités et à faire son travail de résilience. La grande force du film, c'est sa construction, très savante et originale : on pense qu'on va rester sur le personnage de Poupaud, qui occupe l'écran pendant 40 minutes ; puis on le quitte complètement pour s'occuper de Ménochet (et Caravaca) ; puis nouveau revirement pour s'intéresser à Arlaud, avant que tout ce joli monde se retrouve, uni et indigné, dans la dernière partie du film. Pas du tout film choral, du coup ; plutôt une accumulation d'expériences, chacune différente des autres (Poupaud, toujours croyant, plutôt sage et calme, le "procédurier" ; Ménochet, tout feu tout flamme, indigné, le "terroriste" ; et Arlaud, le malade du groupe, qui ne s'est jamais relevé de la chose, "l'enfant").

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Certes, on a dans l'ordre tous les rebondissements de la trame. Mais c'est surtout à l'humain que s'intéresse Ozon, transformant cette odyssée pour avoir la vérité en aventure intime. Le périple de ces hommes est tout autant judiciaire que personnel, et on assiste à maintes scènes avec leur famille, chacune ayant eu leur solution pour planquer les problèmes sous le tapis. La plus touchante est indéniablement la mère d'Emmanuel, interprétée par une Balasko sidérante de justesse et de sobriété. Mais tous les acteurs sont géniaux, et c'est une des grandes forces de Grâce à Dieu. On les sent tous concernés, touchés, avides de rendre la justice à ces malheureux. Le film, d'une grande sobriété, d'une belle dignité pas faux cul, respire le respect et l'empathie. Sous la splendide lumière de Manu Dacosse, qui montre Lyon comme une prison ouatée, dans un montage élégant mais invisible, Ozon se met au service de son sujet, et il est impeccablement juste quand il s'agit de questionner les relations entre les gens. Beaucoup plus que politique, le film est surtout le joli portrait de trois hommes blessés. (Gols 12/03/19)


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Tout à fait d'accord sur ce coup avec l'avis de l'ami Gols : sobriété, force, justesse, Ozon n'a pas besoin de forcer le trait dans sa direction d'acteur (même quand Ménochet s'emporte, il est directement recadré par ses proches) que dans son scénario (le film est remarquablement écrit et ne cherche jamais l'effet choc ou un quelconque voyeurisme malsain) ou dans son montage (l'art du champ-contrechamps qui, sans être scolaire, cherche toujours à être au plus près des protagonistes). On a d'un côté des victimes qui, pendant des siècles et des siècles, ont tenté de contenir leur trauma ; quand enfin la parole est libérée, elle est pourtant loin de partir dans tous les sens : pour un Ménochet bouffeur de curé, il y a toute une armada de victimes qui ne cherchent, purement et simplement, que justice ; comme elle ne risque pas d'être divine, il s'agira d'avancer pas à pas pour que toutes les responsabilités soient reconnues : la pédophilie de Preynat (qu'il ne cherche même pas à nier) et l'absence de réactivité de sa hiérarchie (la loi du silence, mon fils, amen). De l’autre, on a nos amis prêtres / traîtres : Preynat apparaît sous les traits d'un gros à lunettes même pas dégueulasse, juste pourri de l'intérieur, qui a toujours su rester caché pour pratiquer ses sévices (son labo photo aux couleurs de l'enfer). Ses supérieurs, Barbarin en tête, usent quant à eux de la langue de bois avec une maestria évidente (Bayrou a définitivement manqué sa voie : il aurait fait un parfait prêtre, voire même un pape - il a une langue taillée dans la croix) : sa façon de toujours relativiser, de botter en touche, de tourner autour du pot est sans doute ce qu'il y a de plus réussi dans ce film - c'est lui qui, de par son attitude, fait monter progressivement la colère du spectateur ; l'on applaudit du même coup à deux mains (amen) cette façon qu'ont les victimes de se contenir (même Ménochet, par ses excès, n'a rien d'un va-t’en guerre : grande gueule, il sait rester lucide au moment crucial) pour tenter de lutter contre une institution soit disant inébranlable (le dérapage est contrôlé pour ma part). Le personnage incarné par Poupaud (mon idole) est en cela remarquable, personnage pris entre sa volonté de faire éclater la vérité et sa foi chrétienne ; le roseau croyant plie mais ne veut point rompre - alors que. Ménochet a pour sa part des idées un rien extravagantes (cette bite aérienne au-dessus de Fourvière eut été néanmoins du meilleur effet) mais il sait au besoin raison garder pour combattre avec la même arme que les hommes d'église : la parole (de Dieu !). Arlaud (pas évident pourtant de jouer sobrement un type avec la bite en forme de coude) est en effet le plus émouvant dans ses colères (ses fêlures se révèlent aussi bien dans ses emportements envers sa compagne (ô combien toxique) que dans ses troubles physiques - des crises épileptiques qui rappellent la réaction un rien exagérée de Gols à la sortie de chaque nouveau Lelouch). Un trio, un quatuor, une association partie de rien qui tente tant Bien que Mal de faire entendre sa voix justement indignée face à celle des saigneurs aussi dignes en façade qu'hypocrites et fausses en dedans. Bien écrite, solidement montée (Ozon gère avec une grande maestria, dans la première demi-heure, les échanges de courriels et de sms : jamais chic et choc, jamais ennuyeux, il reste toujours entièrement au service de son sujet, de façon juste et efficace), joliment dirigée, une œuvre tout en maîtrise et rendons pour cela au passage (cela faisait trop longtemps que le François était relégué en auteur de seconde zone) grâce à Ozon.  (Shang 23/08/19)

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