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Revoyure des années après de ce grand Kitano envoûtant, et résultat sans appel : on est là face au plus grand film du maître, tout bonnement.. Même avec les années, même en ayant acquis cette sagesse infinie et légendaire, je suis toujours sous le charme de cet objet qui est pourtant à deux doigts du kitsch, qui aurait pu sans problème verser dans le ridicule achevé, qui cultive un sentimentalisme qui pourrait passer pour de la mièvrerie... mais qui transcende tout ça pour devenir un film universel sur l'amour par-delà le temps, qui plus est superbement mis en forme et d'une subtilité constante.

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Kitano s'appuie sur la tradition théâtrale de son pays, forcément kitsch au départ : le film s'ouvre sur une démonstration de bunraku dans la grande tradition, et va se poursuivre sur cette veine. On aura droit aux motifs les plus colorés et les plus sentimentaux qui soient, pour raconter trois histoires d'amour impossible qui se croisent. Un : un homme qui a abandonné une femme, la rendant totalement folle, s'attache à elle concrètement avec une corde et sillonne le pays, sans but (croit-on), expiant sa faute par ce lien physique, indissolublement liée à cet amour trahi. Deux : un yakuza, sur ses vieux jours, se souvient de la femme qu'il a aimée jeune et qui lui avait donné rendez-vous dans un parc ; il retourne dans ce parc et revit une histoire d'amour éternel et secrète avec cette femme. Trois : une star de la pop, adulée et mignonnette, est défigurée lors d'un accident ; seul un fan de la première heure va s'accrocher à elle, inentamable dans sa dévotion. On le voit : c'est la question du temps et de l'amour qui travaille Dolls, qui s'interroge sur la pérennité du sentiment, sur sa pureté, sur son immortalité à travers les âges. De toutes les histoires, et même si elles sont toutes belles, c'est la première qui est la plus touchante. Elle sert d'ailleurs de fil rouge à l'ensemble. Ce petit couple assez pathétique, attaché par une corde, est regardé avec une tendresse infinie par Kitano, qui ne lui refuse aucune pointe de sentimentalisme par ailleurs : les couleurs, les motifs naturels (superbe nature déifiée par la photo, avec ces cerisiers en fleurs et ces herbe verte fluo), les costumes, la naïveté des effets spéciaux, tout contribue à rendre cet univers et ces personnages hors du temps, comme mythiques. Le lien amoureux qui les unit est symbolisé par cette corde, renouant avec le monde des marionnettes, mais jamais ils ne deviennent de purs objets : la larme qui coule après tant de temps sur le visage du garçon au moment le plus tendre du film témoigne qu'ils sont bien de chair et de sang (et de larmes), même s'ils évoluent dans un monde à deux doigts du fantastique romantique cher aux Japonais.

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La mise en scène est de toute façon toujours d'une pudeur extraordinaire. L'histoire du yakuza retrouvant son amour de jeunesse est racontée avec une grande sobriété, un art de l'ellipse total. On connaît le côté taiseux de Kitano parfois, mais rarement il aura réussi, avec aussi peu de moyens, à décrire une situation aussi belle et aussi fragile. Même la musique de Joe Hisaishi, pour cette fois, se fait discrète. Le gars raconte avec rien, et cette fois il met ce mutisme au service d''histoires "bigger than life", qui débordent du cadre, romantiques jusqu'au sucré, ce qui rend cette sobriété encore plus remarquable. Sobriété de narration qui tranche sur le spectacle permanent qu'est la mise en scène : un festival de couleurs qui passent à travers les saisons balayées par le vent, un récit plein de trous dans lesquels peut s'engouffrer l'imagination du spectateur, considéré comme un être non seulement intelligent mais actif, une forme située à l'exact milieu entre rêve et réalité. On ne cesse de s'ébahir devant la beauté de la chose, son intelligence, sa sensibilité. Kitano fut grand, les amis.

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