vlcsnap-2019-02-06-21h19m40s852

Très content de tomber sur ce film de Jia Zhangke avant sa sortie française... et très déçu du résultat. Cette histoire d'amour qui s'étale sur 17 ans n'est pourtant pas avare en rebondissements entre ces deux (éternels ( ?) et surtout un peu tristes) amants. Le problème indéniable, sur la longueur, est le manque de souffle et ce même si cela est en adéquation avec le peu de feu qui reste entre les deux tourtereaux - des éternels amoureux qui manquent un peu de braises en d'autres mots. Dommage d'autant qu'on était prêt à parier sur ce film avec cette première partie relativement tendue : début des années 2000, Bin est un petit chef mafieux auquel rien ne semble résister ; le joli minois de Qiao (Tao Zhao, plutôt pas mal dans ses transformation physique en cours de route) accompagne ce moustachu qui voit toutes les portes s'ouvrir à lui. Seulement voilà, l'homme va voir son pouvoir contesté par une petite bande de djeun's sortis d'on ne sait où (nouvelle génération  aux dents longues) et si la chtite Qiao le sort d'une situation pour le moins difficile, cela sonne le début de la chute. Qiao, pour avoir exhibé une arme à feu, prend cinq ans de prison (elle devient toute parcheminée... on évitera jaunie) quand son amant écope d'une seule année. Elle assure, elle assume, leur amour n'est que partie remise - ou pas. Ou pas parce qu'à sa sortie de prison la pauvre Qiao va réaliser que son amant a non seulement perdu de sa superbe mais surtout de sa foi en elle. Qiao s'en sort grâce à de petites chinoiseries d'arnaqueuse et recroisera plus tard la route de son ex-amant : petite cheffe d'un tripot, elle accueille cet ex résolument diminué physiquement et moralement... Une étincelle est-elle malgré tout encore possible ?...

vlcsnap-2019-02-06-21h20m26s031

Derrière cette histoire d'amour qui s'épuise, on serait forcément tenté de voir en filigrane chez l'ami Jia une critique en creux de cette Chine sans foi ni loi... Malheureusement, les symboles ont bien du mal à percer (petit tour tout de même par le barrage des trois gorges, un sujet cher au réal ; évocation de la région du Xingjiang (cas rare dans le cinoche chinois) mais là encore sans qu'on y devine franchement une attaque frontale du régime) et on suit toute cette seconde partie avec guère plus de passion qu'il y en entre ces deux amants déchus. Jia Zhankge pour lequel on s'est toujours passionné pour son sens du cadre, de la lumière, du symbole qui affleure, livre une dernière ligne droite guère excitante et franchement morne. Nos deux night-clubers souriants et exaltés ont eu droit à un rude retour sur terre et leur petite déconvenue est filmée (même si cela m'arrache presque un bras de dire cela) de façon un peu plate, sans originalité. Alors même qu'on était prêt à mettre le paquet en ce début d'années (nostalgie quand tu nous tiens) sur la force cinématographique de la Chine, on avoue ici une évidente déconvenue. En attendant de pied ferme le Bi Gan. Des éternels qui ne resteront que peu en mémoire, en tout cas la mienne...   (Shang - 06/02/19)


eternels

Moi, j'ai beaucoup aimé ce film, pourtant venu d'un cinéaste que je n'apprécie qu'un coup sur deux. La connaissance du pays par mon camarade Shang le pousse à chercher des pistes politiques dans tous les films chinois, mais peut-être ne faut-il prendre Les Eternels que comme il se présente : comme un superbe portrait de femme dépassée, comme la chronique d'une femme qui se réveille un jour alors que le monde a changé, à l'image des ces Trois Gorges qui représentent un monde en mutation. Avant tout, notons, c'est justice, le jeu prodigieux de Tao Zhao, qui fait une bonne partie de la qualité de la chose : aussi crédible en jeune membre de la pègre qu'en femme vieillissante, aussi forte quand elle se trouve en plein désarroi dans sa prison que quand elle décide de se prendre en main dans la deuxième partie, elle est d'autant plus géniale qu'elle ne se recouvre pas de maquillages ou ne perd pas 30 kilos pour exprimer ses différents états ; elle est naturelle, tour à tour magnifique et laide avec presque rien. Son jeu intense est tout simplement magnifique à regarder. Et on lui adjoint un comédien lui aussi très crédible, Liao Fan, mutique et fragile chef de gang qui devient au fur et à mesure du film assez génial. Avec un tel couple, d'une crédibilité qui confine à l'évidence, le film trouve un socle solide qui peut nous emmener doucement vers des sensations très subtiles.

4819bb11f5ded271cf93ad769d331932_0

La première partie est très belle, et nous entraîne dans une voie polardeuse, de film noir, impeccable. On croit à la complicité qui unit ces deux mafieux, et à la fragilité de leur destin. Déjà un peu dépassé dès le départ, Bin est le dernier représentant de cette pègre "sans violence", calme, et sa compagne, complètement dévouée jusqu'au sacrifice, est déjà cette femme de l'ombre puissante. La scène de baston du clan adverse est une merveille de mise en scène, se concluant sur un travelling parfait qui vient cadrer Tao Zhao de face, lui accordant enfin la place qu'elle mérite : la première, et ce statut de victime expiatoire d'un monde masculin et violent. On sent dans ce plan magique la puissance du personnage, en même temps que sa fragilité : un des plus beaux plans de Jia.

partie_2a

Le film bifurque alors vers une autre piste très inattendue. Le film noir se transforme en longue errance, presque naturaliste, et en portrait féminin. A sa sortie de prison, Qiao se heurte à un monde en mutation. Tout a changé de ce qui faisait le socle de son existence : le paysage évolue, les mafieux sont plus jeunes et plus violents, la pègre à l'ancienne est en lambeaux, les amis de jadis ont grandi sans elle, et surtout l'amour de Bin pour elle s'est éteint. Refusant le changement, Qiao va alors s'obstiner à retrouver le monde tel qu'il était avant le drame, niant toute évidence. C'est très beau de voir ainsi le personnage lutter contre la déréliction de ce qu'elle croyait immuable. L'actrice devient géniale, chaque nouvelle preuve de sa perte étant accueillie par son visage impassible derrière lequel on sent un intense désarroi. Elle va peu à peu reconstituer son monde, mais un monde qui n'est qu'une pâle copie de la grandeur passée. La dernière demi-heure est peut-être un peu en trop, je veux bien, mais parvient tout de même à raconter des choses magnifiques sur l'amour, sur l'abandon, sur le refus de Qiao d'accepter l'évidence. C'est peut-être là finalement que se situe le côté politique du film : le monde évolue, et ne pas accepter cette mutation revient à lutter contre des moulins à vent. Pourtant, l'obstination de Qiao n'est jamais pathétique : le caractère est tellement fort qu'on est avec elle dans cette quête éperdue de l'état de grâce, et qu'on est en complète empathie pour elle quand elle retrouve un Bin handicapé, amer, diminué, qui ne s'accroche plus à elle que par facilité. Le film suinte la tristesse, et pourtant le sentiment qui domine est la dignité : la faute à ce magnifique portrait de femme comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Jia remonte de film en film dans mon estime.   (Gols - 07/03/19)