9782823608977,0-5510823Le 4 janvier 2018, le monde de Valérie Zenatti s'est effondré. C'est en effet en ce funeste jour que s'éteignit l'honorable et précieux Aharon Appelfeld, l'un des écrivains les plus pudiques et les plus sensibles qui soient à avoir creusé la veine de la déportation, de "l'âme juive" et de l'indicible. Il se trouve que Zenatti était sa traductrice depuis plusieurs livres, et cette mort réveille en elle des sentiments qu'elle découvre en même temps que nous : plus qu'un ami, Appelfeld était pour elle un confident, une âme-soeur, un alter-ego, et plus que ça, la prolongation de son propre univers. Ce livre tout en modestie est donc tout entier consacré au vénérable écrivain israélien, et fait preuve d'une remarquable finesse pour ce qui est d'étudier les rapports entre auteur et traducteur. La première partie est en effet dévolue à la traduction d'interviews d'Appelfeld, que Zenatti compulse nerveusement sur le net à la recherche d'elle ne sait trop quoi. D'un portrait hommage au départ, le livre vire donc doucement à la restitution d'interviews, si bien qu'il finit par devenir presque un livre d'Appelfeld lui-même. Très joli glissement presque invisible d'une voix à l'autre, comme si elles ne faisaient qu'une. C'est ce trouble entre une voix et une autre, entre une génération et une autre, la première ayant connu l'horreur de la déportation et la deuxième porteuse de cette mémoire à travers la parole, qui fait toute la beauté de Dans le Faisceau des Vivants : on ne sait plus si on lit un portrait d'Appelfeld à travers la voix de Zenatti, ou une transcription de l'émotion de Zenatti à travers la mémoire d'Appelfeld. Les passages choisis et traduits dans le livre sont magnifiques, d'ailleurs, et creusent avec sensibilité l'impossibilité de parler de la Shoah, de "décrire le feu", l'obligation d'écrire uniquement sur et autour de lui.

Dans la deuxième partie, le trouble se creuse un peu plus. Zenatti se rend dans la petite ville de Czernowitz en Ukraine, lieu de naissance d"Appelfeld, qu'il a décrit en long et en large dans ses romans. Cette ambiguïté qui résidait dans la transmission d'une parole à l'autre à travers temps se poursuit ainsi par une véritable "trans-substantation" des corps : l'émotion totale éprouvée par Zenatti dans ce lieu qu'elle n'a jamais vu mais qu'elle connaît pourtant par coeur à travers ses lectures met en oeuvre une métamorphose d'elle-même. La très belle scène où elle s'approche de la rivière gardée par des chiens sauvages et par un mystérieux Charon est emblématique de ce thème : Zenatti devient en quelque sorte Appelfeld, dans une sorte d'incarnation totale qu'annonçaient déjà ses traductions. Tout ça reste très net dans l'écriture, très simple si on peut dire, même si Zenatti, restant constamment sur le ressenti, l'émotion, se montre volontiers abstraite. Parfois un peu chiante, aussi, allez avouons-le, trop centrée sur ses sensations pour arriver à transmettre les choses. Bon, mais ça n'empêche : on a là un beau livre complètement admiratif de son sujet, et qui travaille très finement sur le lien entre deux écrivains que tout semblait opposer.   (Gols - 25/01/19)


Petit bouquin sans prétention mais habité par le souvenir d'une référence littéraire, d'une source d'inspiration, d'un homme : Zenatti était la traductrice de la plupart des bouquins de Aharon Appelfeld (que je n'ai jamais lu d'ailleurs, dit-il en baissant la tête – que celui qui n’a jamais pêché me lance la première pomme) et l’on sent dès le départ de cette œuvre-hommage que le vide qu’il laisse à sa mort est pour elle aussi immense professionnellement qu’humainement. Appelfeld était à ses yeux aussi bien un double dans le domaine des lettres, des idées qu’un confident, qu’un homme qui se confiait. On sent que dès que la nouvelle de sa mort tombe, Zenatti erre, comme dépossédée d’un bien qu’elle pensait éternel – restent les écrits, certes, heureusement, et c’est justement par ce biais que Zenatti semble opérer sa propre thérapie personnelle pour tenter tant bien que mal de combler ce manque profond. Le passage sans doute le plus touchant demeure toute la fin de l’ouvrage où Zenatti revient sur les traces de Appelfeld, dans sa ville d’enfance, Czernowitz, en Ukraine : une façon pour elle de placer ses pas, pas à pas, dans celui de ce père spirituel, de s’identifier et en quelque sorte de trouver par ce biais ce qui lui a donné son identité propre (morale, spirituelle, littéraire…). Un petit récit touchant, digne, qui ne s’empêtre pas de grands discours, une sorte de déclaration d’amour post-mortem à la fois intime et pudique (chronique dédiée à mon vieux Mimi, inspirateur félinesque de mes instants de solitude).   (Shang - 30/12/19)