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Anurag Kashyap arrive avec bonheur pour nous donner ce que le cinéma américain peine à retrouver depuis quelques années : du thriller fun, stylisé, intéressant dans les personnages et haletant dans la trame. Le gars nous avait déjà offert le superbe Gangs of Wasseypur, et il revient aujourd'hui avec un polar poisseux peut-être plus modeste, mais bien captivant quand même. Il reprend une vieille histoire qui a visiblement secoué l'Inde en son temps : un tueur en série a été arrêté dans les années 60, reconnaissant avoir tué une quarantaine de personnes ; 40 ans plus tard, un autre tueur se revendiquant de l'héritage du premier recommence à assassiner à tour de bras ses semblables. On suit en parallèle les agissements de ce tueur inquiétant et sa traque par un flic ambivalent. Avec toujours l'éternel discours : où est le bien, où le mal ? la frontière entre les deux est-elle si hermétique que ça ? Peu à peu les deux personnages rendent poreux leur monde moral personnel, le flic se met à commettre quelques homicides bien fâcheux, le tueur construit doucement une sorte de double, et on se retrouve face à deux monstres inarrêtables. Que du classique, finalement, mais Kashyap remporte le morceau en nuançant subtilement ses personnages : celui du tueur, notamment, est passionnant, porté d'ailleurs par un acteur "deniresque" impeccable. Suave, dangereux, obéissant à des règles du jeu imprévisibles, régi par des comportements inattendus, il fait exister sa folie avec beaucoup d'intelligence ; il est crédible, quoi, dans sa schizophrénie et sa logique déviante, et cette véracité fait beaucoup pour la crédibilité du film, par ailleurs baroque et assez fou. Même si certaines scènes paraissent un peu complaisantes de la part de Kashyap (la longueur excessive de sa torture envers sa soeur et la famille d'icelle), on regarde ce type développer sa folie avec un vrai sens de la psychologie, et rien que ses comportements suffisent à notre plaisir.

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Ok, certains effets sont kitschs ou un peu trop : l'emploi abusif de la musique pop, le montage hyper stylisé dans des moments hasardeux, la déification un peu gênante des hommes et l'esthétisation des femmes, tout ça fait parfois grincer des dents. Mais notons quand même que Kashyap s'inscrit ainsi dans la tradition du cinéma de son pays, et ne cherche pas à faire l'Américain à tout prix. Certes, on sent ce que ce cinéma doit à Scorsese ou à Mann, mais The Mumbai Murders est un film indien, s'affiche fièrement comme tel, et comporte même quelques relents bollywoodiens (pas de danse ou de chanson, mais une manière de rendre spectaculaires les corps, les visages et les gestes). Autre preuve de son inscription dans un territoire précis : Kashyap filme la ville en vrai maître. Bombay est un endroit étrange, plein de labyrinthes, de ruelles, de bas-fonds glauques, saturé de monde, grouillant, et en même temps apparaît comme tout petit. Ce tueur peut se retrouver au pied de l'immeuble du flic ou demeurer introuvable tout aussi bien ; son impunité devient d'ailleurs presque magique, il tue en plein jour et à visage découvert, et c'est lui qui décide quand on peut l'arrêter, avec qui passer sa garde à vue, à qui se confier. Un peu trop long peut-être, et se perdant dans des explications psychologiques un peu vaines parfois, ce film intense est pour autant hautement recommandable : il est drôle, captivant, virtuose, énergique, une sorte de film de Scorsese 2.0 qui croit encore aux vertus spectaculaires du cinéma.

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