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Le gars Shang a placé ce film très haut dans notre best of 80's, et n'en gardant qu'un souvenir flou, j'ai rejeté un coup d'oeil à la chose. Premier effet : c'est amusant de croiser au gré de la foisonnante distribution quelques gueules juvéniles qui feront leur chemin, de Vincent Lindon à Gérard Darmon, de Jean Reno à Jean-Claude Dreyfuss, de Jean-Pierre Darroussin à Sabine Haudepin, et puis Alain Delon. Oui, Delon est à mettre dans le lot, car il est ici en contre-emploi assumé (un peu trop assumé d'ailleurs), campant le personnage d'un garagiste de province dépressif et adepte de bières, à 10000 lieues du sex-symbol à la machoire serrée habituel. Si les premiers sont à fond (on sent qu'ils jouent dans ce film spectaculaire leur va-tout, et s'en sortent très bien, Darroussin en tête), il faut bien reconnaître que le rôle convient à Delon comme un livre à Mike Tyson. Il a beau faire des efforts, et Blier a beau multiplier les plans sur ses tronches d'ahuri alcoolo, il ne parvient jamais à faire oublier qu'il est Delon en train de suer sang et haut sur un rôle de beauf ordinaire, et du coup le film a un aspect faux et toc qui le handicape franchement. On ne croit jamais au personnage, d'autant qu'avec un certain sadisme, Blier le transforme en épave que les femmes rejettent tour à tour, et que ça ne colle pas. On sent le cinéaste un peu trop dans la volonté de montrer qu'il a devant sa caméra un fantasme féminin, et qu'à trop vouloir casser l'image il ne fait que prouver son échec. Delon en prend plein la gueule, se fait massacrer dans une bagarre avec Darmon, se fait griller par les petits mecs sans envergure, se soûle allègrement de bières premier prix, et on le sent assez mal à l'aise dans le registre.

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Bon, la direction d'acteurs, comme dans beaucoup de films de Blier, a vieilli, ça c'est sûr, et j'y inclus d'ailleurs aussi Nathalie Baye, assez pénible dans sa construction de fille facile parce que malheureuse, qui ne sourit jamais (comme Miou-Miou n'arrivait pas à jouir jadis) et qui se retrouve avec ce fardeau sur le dos. Croisant la route de ce garagiste dans un train, elle en fait son objet sexuel du jour, mais le gars s'accroche, et reste avec elle dans l'espoir de lui faire retrouver un jour ce sourire disparu. Il s'en suivra des aventures drolatiques complètement absurdes, un scénario plein d'audace qui se permet absolument tout. J'ai dit que le personnage de Delon n'était pas crédible, mais de toute évidence la crédibilité n'est pas le but de la chose, qui consiste à plonger des acteurs dans des situations loufoques et surréalistes. "Vraisemblable" n'est donc pas un mot qui appartient au vocabulaire de Blier. Il n'est pas un cinéaste de film, mais de séquences, et c'est vrai que la plupart sont assez aberrantes et drôles pour mériter la vision. Notre Histoire semble écrit au fil de la plume, une situation ou une réplique entraînant tout un pan de possibilité fictionnelle, dans une sorte de "marabout d'ficelle" souvent irrésistible. On grimace bien souvent devant les saillies phallocrates de ces mecs tous plus ou moins ploucs et losers, mais qu'est-ce que vous voulez, c'est Blier, c'est l'époque, et comme derrière ces répliques se cache un romantisme assez touchant, on ferme les yeux sur ces preuves de goût douteux.

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Eh oui, parce que, mine de rien, Notre Histoire est assez romantique, appelant de tous ses voeux un état de l'amour qui s'est perdu, une fusion entre l'homme et la femme, même moches, mêmes bancals, même alcoolo ou dépressifs. Le film, qui peut être considéré comme un rêve fait par cet homme perdu (il entre dans un tunel, s'endort, et la fiction commence alors), fait jaillir ça et là des pointes de désespoir très touchantes, augmentées par la musique (un peu trop présente) et par le procédé éminemment blieresque du commentaire face caméra : les acteurs mettent à distance leurs sentiments en même temps qu'ils les jouent, à travers la répétition de la formule "C'est l'histoire de...", faisant décrocher la trame du réalisme traditionnel, et on est bien souvent plus dans un univers théâtral que véritablement cinématographique. Et puis la mise en scène est au taquet, très rigoureuse malgré le bordel ambiant, utilisant notamment les figurants un peu comme un choeur antique, intelligemment et brillamment : l'impression d'un drame intime à ciel ouvert. C'est un peu long, un peu bordélique, un peu répétitif et lassant ; mais c'est aussi très original et assez couillu. Je ne l'aurais pas mis dans le top 50, on est d'accord, mais j'admets sans problème qu'on puisse être touché.

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