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Après un film ennuyeux (State Legislature), Wiseman revient à ce qu'il sait faire de mieux, en proposant à peu près l'inverse : il est question dans La Danse de corps, bien sûr, et surtout d'observer avec finesse toutes (et je dis bien toutes) les activités humaines qui mènent à la perfection que sont les ballets mis en scène à l'Opéra de Paris, lieu d'excellence s'il en est. Première constatation : les chorégraphies sont sublimes, très éloignées de l'école américaine filmée il y a quelques années. On assiste ici à un subtil mélange entre classicisme et contemporain, s'y côtoient des chorégraphes aussi différents que Pina Bausch et Sacha Waltz, et même si (on l'apprend au cours d'une des scènes) les danseurs freinent des quatre fers pour s'initier à la danse contemporaine, le glissement se fait vers une danse moins uniquement technique peut-être, moins esthétique, mais beaucoup plus incarnée et beaucoup plus ancrée dans le monde d'aujourd'hui. Le vieux Wiseman assiste à cette miraculeuse métamorphose, prenant note des longues séquences de répétitions de ces ballets, plus seulement consacrées à la perfection des gestes, mais aussi à la sensibilité de l'exécutant, au sens du ballet, à l'intellectuel autant qu'au physique. L'Opéra de Paris, définitivement, est l'élite de la danse mondiale, c'est d'autant plus passionnant de s'y enfermer pendant de longs mois pour assister à l'avènement de ces danses.

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Cette nouvelle tendance n'exclut pas, bien sûr, la perfection technique exigée à ces jeunes danseurs. Captivant, dans ce sens, d'assister au très patient travail de ces profs et chorégraphes, qui dessinent, chacun avec sa méthode, le minuscule détail des gestes pour leur faire atteindre leur expression parfaite. Les uns ronchonnent, assis sur leurs chaises, les autres s'investissent corps et âme avec les interprètes, mouillant le maillot, les uns sont bienveillants, patients, bavards, les autres secs et peu diserts, et cet éclectisme est captivant à regarder (pour peu qu'on sache ce qu'est le travail de l'artiste, qu'on ait assisté à une répétition). Les danseurs, de leur côté, du plus petit rôle à l'Etoile, sont sidérants d'écoute et de précision, rectifiant sur une simple impulsion un geste, ajoutant en un tour de main une émotion. Ce travail de répétition, qui constitue 90% du film, est passionnant à regarder, et Wiseman le filme avec tout le respect dû, à distance, comme un témoin extérieur/intérieur. Marrante d'ailleurs, cette séquence où la direction organise une visite de riches bienfaiteurs dans l'éminente institution : Wiseman semble jubiler de voir que ces personnalités sont interdites d'accès dans des endroits que lui filme longuement. Bref, Wiseman filme le travail de l'artiste, chose très difficile à capter, et le fait d'autant mieux que fidèle à sa méthode, il n'ajoute aucun commentaire, aucune interview directe, aucune inscription temporelle, aucune chronologie même à ce qu'il filme : c'est juste, suspendu en-dehors de tout temps repéré, de tout territoire géographique, des artistes qui bossent, se trompent, réfléchissent, peaufinent, souffrent et parviennent au miracle.

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En contrepoint de ces longues scènes, on assiste aussi au quotidien de l'Opéra de Paris, au travail de tous ces corps de métier mobilisés pour les spectacles. La direction (et le film s'ancre alors dans la réalité sociale du statut d'artiste, soucis d'intermittence, jalousies des élèves, problèmes de calendrier et d'ego de chorégraphes), les couturiers, les maquilleurs, les ingé lumière, les femmes de ménage, les peintres, et jusqu'à l'apiculteur qui s'occupe des fameuses ruches situées sur le toit de l'Opéra, tous sont là, et Wiseman tient à rendre compte de la somme d'efforts collectifs réunie autour du miracle de la création pour obtenir les heures parfaites du spectacle. On a même droit à la visite des catacombes, et à quelques plans parisiens vraiment beaux pour resituer l'établissement dans la ville. Au final, on a l'impression d'avoir atteint l'exhaustivité, et touché du doigt les mystères de ce lieu de fantasmes. Le tout avec une modestie de chaque instant, qui trahit l'admiration extrême, presque juvénile, d'un Wiseman plus jeune que jamais. Un des meilleurs films du bougre, aucun doute.

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