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Ah voilà un petit film qui nous avait échappé dans la filmographie disparate du bon gars Rohmer, avouez que ça aurait été dommage. Oui, en fait, non, pas vraiment : complètement fidèle à son statut de film éducatif, Rohmer ne met absolument aucun style dans ces 35 minutes très appliquées et sages. Il fait le job, point, sans en rajouter, anonymement, mais c'est justement dans la modestie de la chose, par ce souci de considérer aussi le cinéma comme un artisanat, qu'on peut trouver de la qualité. Le film l'amène dans une usine de bonneterie, pour étudier les rapports entre homme et machine, et interroger les patrons sur les apports de la robotisation, la déshumanisation des gestes, l'avenir de l'ouvrier, etc. Sujet intéressant, qui serait aujourd'hui, abordé par une Elise Lucet indignée, filmé dans son versant le plus engagé ; mais dans ces aubes naissantes de l'industrialisation galopante des années 60, et peut-être aussi sous l'influence quelque peu bourgeoise de droite de Rohmer, le thème est envisagé de manière étonnamment apaisée. Les deux patrons interrogés, qu'on sent un peu perplexe face à ce qu'ils entrevoient des conséquences de la robotisation des gestes et de l'avenir des machines, sont encore regardés comme de "bons pères de famille", certes un peu paternalistes avec leurs ouvriers, mais soucieux encore un peu de leur bien-être et convaincus du bien fondé de leur existence. Interviewés calmement et plein cadre, ils devisent avec bonhomie et une certaine sévérité de l'aliénation du travail, de la fatigue des employés, de la parité, et on sent bien qu'on est à l'aube d'un grand changement dans le travail manuel et le travail à la chaîne, que les bougres en sont conscients, mais que pour l'instant tout se déroule dans le calme. Les gilets jaunes sont encore bien rangés dans les armoires.

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Les ouvriers, eux, n'ont que très peu la parole,et Rohmer préfère les filmer au travail, dans leurs gestes quotidiens ; gestes qu'ils reproduisent avec une vélocité impressionnante parfois, très répétitifs. Si le film ne semble pas inquiet, la façon de montrer ces hommes ravalés au rang de machines (le spectre de Chaplin plane) est une critique larvée du système. Les seuls qui ont le doit à la parole sont deux vieux de la vieille de la bonneterie, filmés chez l'un d'eux avec une machine ancestrale et peu rentable, et qui évoquent leur passé et l'effacement progressif de leur job. Un petit côté Alain Cavalier dans cette façon de montrer une frange de la population en train de s'éteindre, celle des travailleurs consciencieux de jadis, qui te fabriquaient une paire de chaussettes par jour alors qu'aujourd'hui (impressionnante scène de découpe du tissu) on en fait 400000 par heure. Les gens "du milieu", comme les appelle un des patrons, ni hyper-qualifiés ni corvéables, qui sont appelés à devenir inutiles... On aura du mal à relever la présence de Rohmer dans ces images, mais on apprécie tout de même ce militantisme discret induit par ce qui est montré et dit, et la cohérence de ce film dans son époque.

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L'odyssée rhomérique est