TheLastMan

On peut dire que Henry Hathaway a le sens du tempo et de l'ellipse en cette année 1933, puisqu'il réalise le western le plus rapide de l'Ouest, osant souvent des enjambements à faire frémir Verlaine, et condensant en 1h10 toute une tragédie rassemblée sur 15 ans. Pourtant, dans la première bobine, on grimace : le début du film, qu'on dirait réalisé par quelqu'un d'autre, accumule les maladresses et les incohérences. Le montage est trop cut, maladroit, si bien qu'on se retrouve à devoir suivre de situations "à trous" qu'on a du mal à combler, comme si des plans avaient disparu ; le jeu des acteurs est minable, entre le vieux qui reçoit une balle et qui a un sursaut de santé incroyable avant de s'écrouler comme un vieux flan, et son petit-fils levant les yeux au ciel et prenant des airs de Pieta ; tout ça sent le théâtre à plein nez, jusqu'aux décors en mousse qui tremblent quand un des acteurs tombe. On a un peu peur de la suite, mais on regarde quand même, parce que le sujet promet : il s'agit de narrer la rivalité ancestrale entre deux familles, les Hayden (partisans d'une justice officielle) et les Colby (encore les deux pieds dans l'ancien monde, tenants d'une justice expéditive, personnelle et sanglante). Tu me tues mon paternel ? je te vole ton bétail. Tu me voles mon bétail ? je te brûle ta maison ; tu me brûles ma maison ? je fais tomber une montagne sur ta gueule ; et ce depuis des années. Les choses semblent pourtant s'arranger  à tout point de vue après les 20 premières minutes : Lynn Hayden (Randolph Scott et son sourire de 20 ans) rencontre Ellen Colby (la belle belle belle Esther Ralson, actrice limitée mais photogénie de la mort) et, malgré les ruades de la belle, amour il y a. Amour à la Shakespeare, bien sûr, puisque ce petit couple naissant n'éteindra pas la haine atavique qui oppose les deux clans : ça y va sévère du coup bas, les Colby ayant un problème avec la justice américaine.

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Ça s'arrange aussi beaucoup au niveau formel, puisqu'on se retrouve presque sans le sentir venir dans un film très violent, âpre, désespéré, qui ne s'embarrasse d'aucune pincette pour dire les choses et nous questionner gentiment : certes, il faut préférer la justice, mais quand on te butte ta femme, ton chien et tes petits-neveux, qu'on te pique ton bétail et qu'on vient te menacer jusque sous tes fenêtres, n'est-ce point lâcheté que de ne pas intervenir colts au poing ? C'est le dilemme que subira le vieux Hayden et le conduira sur le chemin de la vengeance aveugle... jusqu'au dernier des hommes, comme l'annonce sans mentir le titre. Car les deux clans vont littéralement s'étriper devant nos yeux qui ne voulaient assister qu'à un western trépidant de plus, et les morts vont s'accumuler jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un. On reste bluffé par l'absence de concession de Hathaway, qui se permet d'être très brutal à maintes reprises, comme dans ce final où une famille entière est ensevelie sous une avalanche de cailloux, comme cette bagarre muette impressionnante entre le vilain de service et la blonde, comme ces salopards prêts à buter de mignons enfants pour assouvir leur soif de vengeance, comme ces exécutions sommaires effectuées en pleine rue. Même si le film est encore souvent bizarrement monté, plein de trous, même si on a l'impression qu'il ne commence jamais vraiment à cause de ce générique qui court tout le long du métrage (à chaque nouveau personnage, hop, une petite note écrite), même si l'interprétation n'est pas au taquet, on ne peut qu'être impressionné par la simplicité de narration, et par la grande sobriété sèche de l'ensemble (même les galops des chevaux sont arides). Le tout en ressort comme une vraie tragédie, triste et sans porte de sortie, qui tend à prouver que, quelles que soient ses bonnes intentions, le monde de la violence aura toujours le dernier mot, et que l'Ouest sauvage, encore mythifié à l'époque, sera toujours fait de bas du bulbe va-t-en-guerre. Gosh !

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