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Il fallait bien qu'un jour Cavalier s'intéresse aux chevaux, ahahah, ça c'est fait. Le bon gars, en cette année 2015, ouvre un peu ses chakras, quitte sa maisonnée et va poser sa caméra devant Le Caravage, non point le peintre né le 29 septembre 1571 à Milan et mort le 18 juillet 1610 à Porto Ercole, dont l'œuvre puissante et novatrice révolutionna la peinture du XVIIème siècle par son caractère naturaliste, son réalisme parfois brutal et l'emploi appuyé de la technique du clair-obscur allant jusqu'au ténébrisme (un peu de culture ne nuit pas), mais bel et bien devant le canasson que tente d'éduquer Bartabas pour son nouveau spectacle équestre. Une manière de retourner à ses premières amours, en quelque sorte, puisque ce dressage a tout d'un travail d'artisan proche de ces petits métiers qu'il filma jadis : laborieux, patient, minutieux, manuel, noble. Dès le départ, Cavalier se montre très impressionné par la beauté et la puissance du cheval : les premiers plans sont très beaux, entièrement centré sur la corps de la bête, presque timides face à elle. Sans commentaire, sans en faire trop, il capte l'essentiel du mouvement, de l'étrangeté de cet animal. Avec déjà ce motif éternel de son cinéma, qui apparaît dès le premier plan : les mains, qui venaient avant modeler un pot ou coudre un matelas, qui viennent aujourd'hui flatter une encolure ou prodiguer une caresse au cheval. Il faut que Cavalier touche les choses, on ne peut pas l'en empêcher, et cette fois ce sont ses mains ou celles des dresseurs qu'on voit encercler un oeil, brosser une crinière ou limer une dent. Le travail de Bartabas est donc avant tout un travail manuel, ce que va démontrer ce film de peu de mots, qui tente de capter uniquement ce qui fait la relation entre l'homme et la bête, le secret qui jaillit de cette complicité, la difficulté à obtenir le pas ou la posture parfaits le soir du spectacle. Fasciné, Cavalier filme tout ça patiemment, acceptant les répétitions du même jour (le travail est long), à distance parfois, et au plus près quand il le faut, sans aucune intervention de sa part. Seul le cheval léchant l'objectif de la caméra le fera sortir de son mutisme. Son projet est tout autre : comment Bartabas obtient-il cette magie ?

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Autant le dire : il n'y parvient pas. Si on sent le cinéaste admiratif de ce travail secret, il échoue à expliquer le mystère de cette relation, n'en enregistrant que l'aspect extérieur. Il faut dire aussi que ça paraissait bien impossible, qu'il s'attaquait là à un truc un peu infilmable. On passe donc 1h15 à regarder l'infime fléchissement du cheval vers la perfection, sous les petits bruits de bouche de Bartabas, les moments de doute, les réussites, les maladies, les guérisons, les soins, mais on ne capte pas la magie. Tant pis : on a au moins sous les yeux la preuve éclatante de la profonde compréhension de l'artiste envers les chevaux ; les gestes de tendresse qu'ils s'adressent l'un à l'autre sont touchants en diable, et on sent bien avec Cavalier qu'on est extérieurs à cette relation, qu'elle ne peut que nous échapper. Bartabas apparaît d'ailleurs dans le film comme un gros sauvage, s'adressant à ses aides que par bribes de mots ou par des accès de mauvaise humeur, réservant son potentiel de communication au seul cheval. De celui-ci, on regarde chaque détail magnifié par la caméra attentive et fascinée de Cavalier, qui scrute chaque geste professionnel comme un moment capital de cinéma. Un échec, donc, mais un beau film quand même.

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