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Un film sorti dans les années 80 et qui n'a pas vielli, ça tient de l'exploit. L'étrange pouvoir de fascination de Blue Velvet est toujours là, son aspect pervers dérangeant, ses allures sexuelles et ses aspects surréalistes aussi. C'était sûrement (si on exclut Eraserhead, trop barré pour vraiment boxer dans cette catégorie), le film de Lynch qui annonçait les brillants films cérébraux d'après, un de ces machins, dont on voit bien aujourd'hui combien ils étaient en avance sur leur époque, directement en phase avec le subconscient de leur auteur, quitte à perdre pas mal de spectateurs en route. Mais contrairement à la quadrilogie délirante (qui va de Twin Peaks à Inland Empire), celui-là sait encore se tenir, et accepte encore de jouer le jeu de la trame. On n'est pas encore cul par-dessus tête avec ce film-là, mais on reste quand même frappé par ses aspects oniriques, par ces fascinations fétichistes, par ses pulsions d'Eros et de Thanatos, et par l'indéniable originalité de ton. En 1986, Lynch commence à devenir Lynch.

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Tout part d'une oreille coupée dans l'herbe. La caméra en un travelling aventureux pénètre dans cette oreille, comme pour gagner le cerveau du spectateur, et commence alors un monde ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, peuplé de chanteuses glamour nues, de psychopathes effrayants et de tentations interdites. A moins que l'infarctus du père de Jeffrey, au début du film, soit cette porte d'entrée. A moins que ces travellings vaporeux sur le petit quartier résidentiel banal de Lumberton soit déjà un signe avant-coureur de la folie. A moins que la dissimulation de Jeffrey dans un placard pour contempler les agissements troublants de Dorothy Vallens... Le film semble être enchâssé ainsi dans plusieurs strates de narrations, chacune ouvrant la porte d'un monde effrayant, violent, monstrueux et aussi glamour et romantique. En charge de la première inspiration : Isabelle Rossellini, en femme fatale légèrement surannée, chanteuse ambigüe qui semble victime de la convoitise des hommes et y prendre à la fois un certain plaisir, la porte ouverte aux fantasmes adolescents de Kyle MacLachlan, véritable fantasme sur pattes et tout en voix ; et Dennis Hopper, l'ogre, le monstre, le bad guy irrépressible, lui aussi objet de fascination chez le jeune gars. En charge de la partie romantique : Laura Dern, petite fille propre sur elle mais qui accepte de jouer les détectives, par amour, par goût du risque. Ce mélange entre deux tendances résume parfaitement le personnage de MacLachlan, à cheval sur les naïvetés de l'enfance et les pulsions adultes, attiré par le soufre et aussi par le Club des Cinq.

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Tout le Lynch qu'on connaît aujourd'hui est déjà en germe dans Blue Velvet, au niveau du scénario et au niveau des formes également. On repère tout de suite ces bizarres champ-contre champ décalés, ce rythme lent, ces brusques effets de caméra très voyants au sein d'une scène relativement classique (des ralentis, des effets légèrement psyché), ce goût pour les personnages borderline, ces idées étranges (ici, par exemple, un couple de quincailliers, dont un aveugle et qui connaît tous les prix, l'autre voyant et qui ne les connaît pas ; ou un tueur homo jusqu'au bout de son porte-cigarette et fan d'Elvis), ces pics de violence, cet attrait pour les objets fétiches (un masque à oxygène pour le coup), cette façon de diriger les acteurs en sur-jeu (Hopper et ses délires maternels pendant l'acte sexuel), ces fausses portes d'entrée essaimées avec humour tout au long du film, ce refus de l'intellectualisme au profit d'une poésie morbide faite de correspondances. Puisqu'il faut bien nuancer, reconnaissons que Lynch est encore un peu prisonnier de sa trame, et livre une ou deux scènes plus faibles uniquement destinées à relier ces scènes barrées entre elles ; reconnaissons que Laura Dern est moyenne, et que la scène de chanson ("Bluuuuuue VELvet") est encore hésitante et n'arrive pas à la cheville de ses soeurs mulhollandaises et twinesques. Mais reconnaissons aussi qu'on est là face à un film unique, qui ne doit pas grand-chose à personne, et à la naissance définitive d'un des plus grands cinéastes du monde. (Gols 13/12/18)

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Ah oui, tout autant en admiration devant ce film (et peut-être même plus), tant cette oeuvre me valut quelques émois sensuels (les premiers au cinéma ? Si, je fus jeune), tant le film continue de me fasciner à chaque vision. On ne cesse de frôler le côté obscur comme ne cesse de le répéter le couple phare, on ne cesse de frôler le fantastique (l'étrange qui ne cesse de jouer avec la réalité, Annie Lebrun tu me reprends quand tu veux), on ne cesse de frôler les élans d'amour les plus gnangnans (the blonde Laura Dern) et les pulsions amoureuses les plus vertigineuses (the Brune Isabella Rossellini is in charge). Lynch met en scène des situations qui chez tout autre cinéaste pourraient facilement tomber dans le ridicule, dans le côté chic et choc ; mais ici, la tension est prégnante, la dérive jamais loin, le danger toujours menaçant. Tout comme cette séquence initiale du père arroseur qui en une demi seconde tombe à terre, le fils, voulant s'amuser du danger, se retrouve arroseur arrosé et mis en danger, frôle la mort à plusieurs reprises. L'innocence paie le prix cher lorsqu'il tente de se confronter avec les forces du mal (Musso). Hopper est le plus effrayant du monde, Rossellini envoûtante comme jamais, Dean Stockwell plus suave que le Suave (si), et la musique de Badalementi qui plane sur l'ensemble passe des humeurs hermanniennes aux touches les plus romantiques en passant par les notes les plus sombres avec une facilité qui touche au sublime (je suis fan, j'ai écouté la BO en boucle pendant des années).

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Oui Lynch est encore malheureusement encore trop compréhensible quant à ses intentions scénaristiques et narratives (je ris, un peu) mais parsème son film d'éclairs étranges (une bougie, un rideau, un courant électrique qui fait tenir un cadavre debout), des motifs dans lesquels il ne cessera de puiser par la suite, comme pris au piège de ses propres inventions atmosphériques et décalées. Mais voilà un film qui fait encore sourire, puis bander (c'est le début de l'année, on peut se laisser aller, non ?), puis qui prend tout autant plaisir à effrayer la galerie (la moustache de Hopper, nom de Dieu, la même que Mario version horreur). Gols a joliment parlé précédemment des effets de camera, on pourrait tout autant parler de la beauté des jeux avec les ombres, avec les couleurs, tant les plans sont souvent dignes (je sais, c'est aujourd'hui malheureusement un peu éculé comme référence...) de tableaux d'Edward Hopper. Lynch (je ne suis jamais retombé sur ce magnifique reportage - sur France 3 je crois à l'époque (!) - où on le voyait en train de dicter à sa secrétaire le scénario du film : une véritable plongée in progress dans la vision et l'imagination délirante du bonhomme) livre un film charnière des années 80 où l'esthétisme et l'intelligence, la comédie romantique et la trouille, ne cesse d'alterner. He was definitely fucking blue at this time. De la soie, que dis-je du velours, un film pour ma part pour le moins fétiche et fétichiste ; ce soir, je dors dans la penderie.  (Shang 04/01/19

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Bonus track : le doc de Braatz