9782818046005,0-5171144Avènement et dégringolade des utopies. Voilà un roman au ton original, plus profond que ce que son humour bon-enfant et sa légèreté laissent apparaître, et qui convainc pas mal, en tout cas dans sa majeure partie. Bayamack-Tam est une incurable romantique, si on en croit le message, très simple, que son roman essaye de faire passer par le conte : l'amour existe, dernière et définitive phrase du livre. Une déclaration d'intention qui met son temps pour advenir. Il aura d'abord fallu en passer par pas mal de péripéties et de fausses pistes, dans un texte très dynamique porté par une narratrice formidable. Farah est une jeune fille de 13 ans, entraînée par ses parents dans une communauté new-age qui ne dit pas son nom de secte, située en zone blanche, prônant le veganisme et l'amour libre, remplie de bobos plus ou moins cassés de la vie, de vieillards priapiques et d'allumés en manque de reconnaissance. Le groupe est dirigé par un gourou très charismatique, Arcady, qui en profite pour se taper tous les membres, femme ou garçon, fillette ou vieux, laids ou beaux.

La première partie décrit le quotidien déconnecté de cette adolescente délurée, les différents personnages barrés qui constituent cette communauté hors du monde et de la société, se moquant gentiment de ces utopies pas très définies, de cette religion naïve, mais reconnaissant complètement la chance qu'elle a de vivre épargné des soucis du monde, dans un milieu où l'amour et la compréhension sont les mots d'ordre. La particularité de Farah, qui va peu à peu venir au premier plan de ce texte, c'est que sa féminité est en train de vaciller, et qu'elle est en train de se transformer, naturellement, en un ersatz de garçon et de fille, dotée d'un vagin inachevé, privée d'utérus, dotée d'une paire de couilles qui grandit à vue d'oeil et qui voit ses seins se résorber au lieu de pousser. Cette sexualité bizarre imprègne le roman, surtout quand Arcady fait de Farah sa maîtresse préférée : rarement on aura lu des scènes de sexe aussi dynamiques, aussi belles aussi, mettant en valeur les plaisirs sans vergogne de la chair et occultant enfin toutes les scories de la culpabilité judéo-chrétienne, des rapports sociaux de sexe. Le cul chez Bayamack-Tam se vit sereinement, joyeusement, en totale liberté.

Mais bientôt arrive dans ce monde tout rose l'Ennemi : un groupe de migrants traverse le territoire bien protégé de la secte, et le monde de Farah vacille, dans une prise en compte de l'extérieur assez violente. Car Arcady et sa bande refusent ces immigrants, rejettent tout ce qui est résolument étranger à leur conception finalement étriquée de la vie. Cette posture décidera de la définitive métamorphose de la jeune fille, qui va alors vivre un mélange d'émancipation personnelle, de reconquête d'identité et de remise en question de ses idées. On pense que le livre va être ça, une critique de ces bobos confits de bonnes intentions et de sentiments nobles, mais qui ne parviennent pas à accepter la vraie différence. Et puis, non : le roman opère un dernier virage dans les dernières pages, pour en arriver à cette conclusion à la fois naïve et grande : il est possible d'aimer les hommes, tous les hommes, et les femmes, et ceux qui sont entre les deux. Cette très jolie idée est amenée, encore une fois, par le cul, par la jouissance des corps, par l'affirmation d'une sexualité autre qui soit possible, faisant de Arcadie un roman étendard finalement du monde moderne aux identités sexuelles si floues. C'est déjà pas mal, vous l'avouerez, mais si en plus j'ajoute que le roman est très drôle (allez, on peut juste émettre une petite réserve : l'humour est un peu répétitif, et ne tient pas sur toute la longueur), maniant une langue ironique au taquet, habile dans sa construction et assez passionnant dans son déroulement, que Bayamack-Tam sait toujours rendre intéressant un texte pourtant long (450 pages), je pense vous convaincre de lire ce texte assez inouï. (Gols 13/11/19)


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Oui, voilà une auteure audacieuse, peut-être plus dans le fond que dans la forme (cette écriture salingeresque adolescente n'en finit pas de faire des adeptes, en particulier chez une nouvelle génération d’écrivains...) : audacieux, disais-je, dans cette défense coûte que coûte des aspects positifs de cette "secte" (Let it fuck), de la personnalité de son leader (moins méchant et manipulateur qu'un responsable politique lambda), ou encore des propos sur le sexe (clamer haut et fort une certaine maturité vis-à-vis du sexe dès l'âge de 16 ans, plus personne n'osait depuis longtemps s'engager sur ce terrain accidenté...). Farah est libre dans sa tête et se doit d'assumer un corps trans qui change plus, dirait-on parfois, en fonction du contexte dans lequel elle a grandi, qu'en fonction de son ADN : habituée depuis toute petite à voir et homme et femme copuler sous toutes ses formes (homo, hétéro, totorro (ah non pardon, je suis déjà dans le Houellebecq)...), il semblerait que ces organes se soient fait maîtres dans le domaine de l'indécision. La bougresse, pas jojo physiquement d’après son propre aveu, ne s'empêchera pas de connaître tous les excès sexuels possibles, d'abord avec ce gourou-siffredi, puis avec une jeune donzelle nantie de seins, pardon de eins hors-proportion ; le fait est qu'elle accepte ce qu'elle est à 200% ce qui, contre toute attente, notamment les siennes, lui permet d'obtenir un certain succès en société nocturne. Bien qu'elle ait grandi en marge de la société, qu'elle ait obligé de faire l'impasse sur les deux mamelles de nos sociétés modernes (le portable et le net), elle ne garde en elle aucune acrimonie par rapport à ses parents qui l’ont embarquée dans ce parcours "différent" ; au contraire, même, elle reconnaît volontiers que cela lui a permis de s'épanouir totalement et qu'il en aurait sans doute été tout autrement si elle avait reçu une éducation "normale". Elle assume ses actes, ses prises de position, et l'auteure ne cherche jamais de "circonstances atténuantes" pour tenter de minimiser les propos de son personnage principal. Un roman définitivement couillu mâtinée d'une vraie drôlerie enfantine... et sexuelle. (Shang 10/01/19)