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J'étais resté sur une impression assez vague d'une vision cinématographique lointaine en salle (surement la version de 2h15 car il me semble avoir éprouvé quelques longueurs). Cette version "director's cut" (25 mn de moins... comme quoi parfois, moins c'est long, plus c'est bon) me paraît beaucoup plus dynamique et punchy et j'avoue être resté tout du long sous le charme d'un Ben Gazzara de plus en plus à la dérive... Je gardais notamment en tête le meurtre en lui-même, un temps d’hésitation avant le passage à l’acte qui m’avait paru durer des plombes... En fait, maudite mémoire, cela va très vite et le meurtre (relativement vite expédié) ne constitue qu'un simple tournant dans l'histoire... Il y a un avant (Ben Gazzara qui flambe au poker en se la pétant avec ses trois gonzesses-  qui n'ont pas plus froid aux yeux qu'aux fesses) et un après (il est devenu un assassin pour éponger ses dettes et se retrouve malgré tout traqué par la pègre) : avant, pendant, après, Ben tente de rester digne, droit dans ses bottes même si le sol se dérobe de plus en plus sous ses pieds - une balle dans le bide n'aide jamais, faut le dire, à garder l'équilibre. Notre homme avait son rêve à portée de la main (sa boite, ses donzelles sous emprise) et ce milieu, aussi triste à mourir qu'un Bayrou sous calmant (ou pas), l'a brisé. L'histoire d'une chute, mais avec finalement un certain brio, ou disons avec humanité – cassavétien quoi.

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Que dire encore sur notre ami Cassavetes justement qui manie sa caméra avec une telle maestria qu'on en oublierait simplement l'outil ; quand certains s'usent à la jouer "journalistique" en filmant "en caméra portée tressautante", Cassavetes filme au feeling en suivant simplement chaque mouvement de ses acteurs et réalise des plans-séquences aussi fluides qu'une rivière dans le sud de la France après un gros orage. Je ne vais pas faire mon petit scarabée qui rend hommage à chaque plan du maître mais il est peu de dire que ce Killing conserve formellement une sacrée gueule. Alors oui, c'est vrai que Gazzara se la pète un peu en ne pouvant se déplacer qu'aux bras de ces trois super minettes habillées d'un fil, c'est vrai qu'on soupçonnerait un petit droit de cuissage sur cette black aux formes avantageuses, c'est vrai que son constant petit sourire en coin de maître de cérémonie de spectacle un rien dénudé pourrait agacer. Mais l'homme s'est fait tout seul, a épongé ses crédits, peut se permettre de se la couler douce. C'est dommage ce goût de jeu et cette micro-dette de 23.000 $. L'argent, hein, c'est rien, on est d’accord, mais quand les créditeurs ont une telle gueule (du chat vicieux Seymour Cassel à cette gueule de Rital plus allongée qu'une courge), cela devient vite dangereux... Nos hommes de la pègre confient à Ben une mission impossible (tuer un Chinetoque dans une forteresse) avec, en bonus, le droit de se faire buter par eux-mêmes ; le sourire de Ben se fait pincé, puis jaune, puis gris, puis mourant. L'assassinat en lui-même est mené à la fois tambour-battant et de façon relativement réaliste. Ben devient alors une simple bête traquée par les tueurs de la pègre, un homme à abattre, une proie – résistante, certes, dans la forêt urbaine, mais condamnée. Les tueurs de rêve triomphent toujours des idéalistes, la parabole (même si cela défie les lois mathématiques) sera forcément bouclée.

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On aura eu de l'ambiance de boîte coquine avec rires mâles égrillards, du petit jeu entre "amis" qui sent la sueur froide (c'est jamais bon de perdre avec des arcandiers), du concile de tueur qui fait passer dans l'échine un fluide glacial, du suspense poisseux quand vient le moment de tuer de sang-froid un homme, de la fuite effectuée en pleine panique, de la traque qui fait sortir les yeux de la tête (le type, avec son costume pied de poule qu'il a piqué à mon père, m'a fait tomber deux bras : j'avais jamais imaginé Jean-Paul tenant un flingue à deux mains, prêt à tirer sur tout ce qui bouge derrière chaque coin de porte), du discours tristement lyrique (Ben s'adressant une dernière fois à ses clients), du discours empathique (Ben s'adressant une dernière fois à sa troupe) qui cache toute la misère de la fatalité (la poche de son costume se remplit progressivement de sang - bientôt la coupe sera pleine). De l'espoir, du ramassage, du rampement, et une ultime dose de fierté avant la chute (à défaut de lutte) finale. Si le titre français (qu'on oublie tout le temps) sonne un peu creux, voilà pourtant encore un grand film de Cassavetes qui rend (avec trois bout de ficelle couvrant des dames et trois coups de feu) parfaitement compte de tout l'aspect glauque et infernal du milieu. Gazzara brille au firmament de ces acteurs qui portent un idéal avant de tomber (hors-champ, ou juste derrière le générique de fin) à genoux. Simplement brillant sans excès de strass.

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