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Une femme quitte un homme, en aime vaguement un autre et se perd dans les rues d'une ville moderne désincarnée. Bon, une fois le scénario ainsi résumé exhaustivement, notons quand même qu'il s'agit d'un Antonioni, et que le gars parviendrait à rendre intéressante une omelette aux oeufs si jamais il lui venait en tête de la filmer. L'Eclipse est donc un brillant objet formel, qui transcende son tout petit sujet par un ton post-moderniste impressionnant, et par une vision glacée des rapports sociaux, amoureux ou familiaux : en gros, ils sont réduits à néant, la communication entre les êtres étant vouée à l'échec. Ce rien relationnel est filmé dans son implacable tristesse par un adepte du non-dit total, et ça donne ma foi un objet parfois fascinant, parfois un peu casse-bonbons aussi.

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Au rang des séquences superbes qui font écarquiller les yeux, cette formidable scène d'ouverture. Vittoria (Monica Vitti, son visage de gazelle, sa chevelure hitchcokienne, sa démarche étrange de cheval) quitte Riccardo (Francisco Rabal). Série de plans courts, très théâtralisés, tout en poses, remplis de minuscules détails, ici un geste qui caresse un bibelot, là une main qui tente la caresse, très peu de dialogues, mais on comprend toute la dureté de cette scène partagée par tous, le désarroi de celui qui est quitté, l'incapacité à expliquer de celle qui quitte. On est déjà là dans le verbe retenu, et l'impossibilité de mettre des mots sur les choses, dopés par une mise en scène très géométrique, montée au cordeau, froide et dure comme la glace. L'errance de Vittoria après cette séquence sera sur le même modèle : quels que soient ses gestes et ses décisions, ils resteront inexpliqués, opaques jusqu'à l'absurdité. Il s'agit plutôt pour Antonioni de nous montrer une femme comme les autres, prise dans le monde moderne, et qui n'y comprend rien. La foule de plans larges sur cette ville moderne, qui fait la part belle à l'architecture contemporaine dans ce que ses angles et ses lignes de fuite peuvent offrir de plus dur, ajoute au sentiment de perte, de solitude, jusqu'à cette scène finale étrange où les personnages disparaissent brutalement du film pour laisser la place à ce monde naturel et abandonné (la fameuse éclipse qu'on attendait). La rencontre vaguement amoureuse entre Vittoria et le jeune loup Piero (Alain Delon, beau, beau, beau, mais un poil fonctionnel) ne sera pas plus passionnelle : les deux se suivent, tentent de blaguer vaguement, s'embrassent parce qu'il le faut bien, mais chacun sera renvoyé sans mots à son propre monde, d'ailleurs opaques l'un à l'autre. Comme si finalement l'amour n'était qu'une des étapes obligatoires de l'existence, et n'était pas plus chargé d'affect que le reste.

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Les seuls moments où Antonioni accélère le rythme et passionne un peu son film réside dans ces longues scènes à la bourse. Le capitalisme semble être le dernier point d'énergie de cette société, et là les scènes sont bruyantes, animées. Il est vrai qu'on s'ennuie un peu à ce moment-là, peut-être par la longueur de ces scènes quasi-documentaires, peut-être parce que la figure attachante de Vittoria se perd dans cette masse. Mais on voit bien où le gars veut en venir : le monde n'a plus d'émotions, hors le fric, la passion s'est décalée de l'amour vers le grand Capital, c'est une gabegie. Ne reste plus à l'héroïne qu'à s'amuser vaguement avec des bouts de papier, rêver d'exotisme (les scènes hallucinées et psychédéliques d'évocation du Kenya), errer comme une âme en peine dans les rues désertes et attendre la fin. Pas très gai, c'est clair, un peu démodé parfois (on ne fait plus de films comme ça), mais diablement intéressant...

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