9782072777929,0-5176451Pas drôle, non, d'être une prostituée sur les trottoirs disputés de Casablanca. C'est pourtant le sort qui est réservé à Jmiaa, héroïne de ce roman dynamique et sympathique de Meryem Alaoui, qui signe ici son premier livre et s'en sort avec les honneurs. Femme abandonnée par son mec avec une fille à charge, notre narratrice décide de se prendre en main et de se battre pour son indépendance et sa survie. Elle se prostitue, certes, mais elle garde un regard acéré sur ce qui l'entoure, collègues, flics, et surtout hommes, tous renvoyés avec fracas à leurs petitesses, leur paresse et leurs vanités. Le texte dézingue, grâce à la gouaille de cette pute qui ne se laisse pas faire, qui assume ses choix et retourne la misère sociale et financière à son avantage, c'est-à-dire en la regardant avec ironie et distance. C'est parfois cru, parfois drôle, c'est surtout intraitable sur les mâles satisfaits, constituant ainsi un manifeste gentiment féministe qui fait du bien à lire. La verdeur de l'écriture d'Alaoui, étonnamment moderne, est pour beaucoup dans l'impression de luminosité de l'ensemble, malgré le sujet. On voit bien pourtant que l'auteur fait semblant de rire pour ne pas pleurer devant ces femmes complètement abandonnées aux désirs torves des hommes, devant la misère financière, devant les drogues et les coups ; par-dessus tout ça, on retient pourtant la force du personnage, ses balades à la mer, sa gaieté et ses copines. Le texte est très dynamique, direct et sans fard, ne jouant jamais la carte du misérabilisme et racontant avec pertinence ce petit destin ordinaire et la survie quotidienne de ces femmes. On n'est jamais dans l'enquête ou dans le docu, mais Alaoui parvient à rendre concret le sort de ces putes en djellaba, à nous faire comprendre, par le biais du regard tonique et sans pitié de Jmiaa, ce qu'elles ressentent et à quoi ressemble leur vie.

L'auteur se perd un peu dans la deuxième partie du roman, en voulant raconter comment Jmiaa est engagée sur un film, d'abord comme consultante puis comme actrice, son voyage à Hollywood, son passage de l'autre côté de la société. Là, on est plus dans l'anecdote, on perd un peu le personnage et l'acuité de ce qui est raconté. En faisant de son personnage un cas particulier, Alaoui passe à côté de son sujet, et elle veut sûrement trop raconter une histoire plutôt que regarder simplement le monde qu'elle avait choisi. Mais malgré ça, le texte reste agréablement aéré et énergique, et on referme la chose avec la satisfaction de celui qui a trouvé une récréation délicieuse et un regard sur le monde différent. Pas sur les fesses, non, mais bien content.