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Une première fiction réussie pour ce Jean-Bernard Marlin, qui réalise un portrait de Marseille original en tout cas. C'est l'arrière-fond très présent de cette trouble histoire de "mac malgré lui", portée par des jeunes acteurs ma foi très intenses. Zachary, ado frondeur, sort de tôle et s'amourache immédiatement de Shéhérazade, jeune pute insolente. Peu à peu il va devenir le proxénète de la jeune fille, sans vraiment s'en rendre compte, et par amour inavoué pour sa belle va commencer à filer un bien mauvais coton. Jusqu'à devoir choisir entre rester fidèle à ses voyous de copains ou assumer ses sentiments amoureux. En attendant, il se prend la tête avec tout son entourage, mère (absente), beau-père (bourrin), potes (louches), services sociaux (inadaptés). Le film tient d'abord sur l'interprétation très touchante des acteurs, tous amateurs, tous issus de ce milieu-là, qui donnent une dimension à la fois intense et romantique à cette histoire d'un amour en train de naître. Puisqu'il s'agit bien de ça, d'un amour, adolescent et fort, qu'il va falloir reconnaître malgré l'adversité. Le rapport entre Zachary et Shéhérazade est très joliment dessiné, et on a mal pour la jeune fille et pour son ballot d'amoureux lors de cette scène éprouvante où elle se tape à la chaîne trois mecs devant le gars qui fait le planton : une partie qu'on pourrait titrer "Du désarroi".

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Marlin vient du docu, et a choisi la voie du cinéma-vérité. Mais il évite toute l'esthétique désormais cliché attachée au genre : pas (ou presque pas : on tremble au début) de caméra faussement tremblante pour capter les instants d'authenticité, pas de filature des acteurs à deux centimètres, pas de photo crasseuse. Au contraire, Marlin magnifie la ville en la filmant comme un territoire merveilleux, avec ses couleurs chaudes, nocturnes, parfois un poil too much dans leur orientalisation à tout prix, mais en tout cas originales ; avec ces plans larges parfois, qui l'éloignent de ce style "à la Dardenne" qui plombe tous les films dits réalistes d'aujourd'hui. Le film est ancré dans le réalité la plus crue, que ce soit dans ses événements sordides, dans son langage (les accents sont incroyables), dans son jeu d'acteur ; mais il transcende son sujet par un vrai goût pour le merveilleux. Et pour le théâtre, le tout s'achevant dans un tribunal qui constitue le climax de cette histoire, en même temps que le lieu où vont se dénouer tous les noeuds de l'intrigue. Voilà, rien d'inoubliable, non, mais une histoire et des acteurs attachants, un vrai regard et une façon intelligente de raconter cette éternelle intrigue de petites frappes, de règlements de compte et d'amour au milieu du chaos.