9782823612776,0-5188250Il faudrait être fou pour se lancer dans la lecture du nouveau livre d'Emmanuelle Richard, sachant que précédemment elle avait commis un des livres les plus tête-à-gifles qui puisse se concevoir, Pour la Peau. Pourtant, guidé par la nécessité et poussé par quelques belles âmes, je me suis courageusement attaqué à cet opus, rictus blasé de rigueur aux lèvres, prêt à dégainer les guns sur Shangols. Résultat des courses : ok, on peut donc produire une merde et un livre intéressant coup sur coup. Richard change de braquet, lève (en partie seulement) les yeux de son appendice ombilical, et sert avec Désintégration un livre en colère, direct, frontal, là où on s'attendait aux pleurnicheries de naguère. La belle, moins en prise avec son passé immédiat, se penche cette fois sur une période plus éloignée de sa vie, sa jeunesse. Pour payer ses études à Paris, la jeune fille enchaîne les petits boulots de merde, son statut social ne lui permettant pas de subvenir à ses besoins financiers. Elle développe avec l'expérience de cette vie précaire un véritable ressentiment, puis peu à peu une haine viscérale, envers ceux qui n'ont pas besoin de travailler, les nantis, les fils de, qui deviennent son obsession. L'impression qu'ils la regardent tous avec commisération, avec supériorité, l'impression que le couperet social tombe toujours au mauvais endroit, l'impression d'une fatalité de l'injustice qui la font nourrir une rancoeur qui tourne à la soif de violence.

Richard transforme cette haine en un récit chargé de colère qui monte progressivement en puissance, un roman discrètement politique, qui choisit un cas pour en faire une généralité. Après le petit livre d'Edouard Louis, on a l'impression qu'elle prolonge la pensée, et qu'elle va beaucoup plus loin que le garçon. Elle ose affronter des chapitres directs, gonflés, des diatribes frontales qui impressionnent par leur virulence. Pour faire respirer tout ça, elle entrecoupe son récit de chapitres narrant sa rencontre avec un de ces "fils de", contrepoint intéressant en ce qu'il montre une héroïne finalement un peu attirée par cet univers économique qu'elle n'atteindra jamais, plus léger aussi, ce qui fait du bien. C'est vrai que, comme dans Pour la Peau, on a un peu le sentiment que la dame a du mal à considérer sa vie autrement que comme une expérience unique et fabuleuse à transformer en roman, en un mot le livre est assez prétentieux et auto-centré. C'est vrai aussi que, si le sujet est intéressant et qu'elle sait le manier, son écriture est toujours aussi chichiteuse : d'abord phrases longues très mal équilibrées, qui se perdent dans des circonvolutions inutiles mais qui "font littérature", ensuite style plus ramassé, plus direct, mais qui montre un auteur qui a bien des soucis avec le rythme des phrases et des pages. Mais mais mais... malgré ces défauts, certes capitaux, avouons qu'on se laisse embarquer dans ce récit qui fait de l'indignation son cheval de bataille, ce récit plein de vie et de fougue, ce récit qui fait du bien par où il passe.