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Voilà un film post-mortem du gars Kiarostami absolument mortel. Tout à fait, on peut le prendre dans tous les sens du terme et en particulier dans les deux sens suivants : ennuyeux comme une blanquette de veau froide, absolument génial par cette façon de toujours repousser plus loin le concept de "mise en scène" dans le cinéma (si si, je pèse mes mots). Oui, c'est vrai que dans une salle de cinoche ces deux heures de "24 images animées" pourraient certes paraître un peu longues (votre petit neveu ne jure que par Cyril Hanouna ? Pan, dans ta gueule, un peu de culture iranienne méta-cinématographique : si cela lui fait le même effet que dans Orange Mécanique il devrait vomir par la suite avant même que Gilles Verdez ouvre son clapet. Voilà, toujours cela de gagné). J'avoue moi-même m'y être repris en quatre fois et en deux jours. Mais bon, on est quand même dans le monde de l'extrême... Le concept original est simple : que se passe-t-il deux minutes avant ou deux minutes après une photo ? A l'aide d'effets numériques du meilleur goût (ça "bave" un petit peu parfois mais on ferme les yeux devant les imperfections du maître : il était mort quand même), notre cinéaste adulé se lance dans des animations à la fois a minima (ah tiens, il neige, ah tiens un corbeau entre dans le champ... ah tiens, il en sort) mais qui donne aussi constamment l'impression d'une sorte de "mouvement" perpétuel ; un peu comme si Kiarostami se permettait de mettre en scène le plus naturellement possible la nature (si vous comprenez cette phrase, devenez mon ami sur Facebook). J'aurais du mal à définir plus précisément ce sentiment ressenti au cours de ces deux heures un peu plombantes mais également gratifiantes (ou au moins terriblement zénifiantes).

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Fan de défilé de canards (le dernier qui a fait pause alors que je mâtais Five repose six pieds sous terre, juste sous le manguier), de défilé de vaches, de cerfs, de loups, de moutons, que sais-je encore, je me suis forcément régalé devant ces bêtes qui s'amusent du cadre comme pour mieux brouter hors-champ (cliquez ami). On s'attend toujours à un truc, et parfois on est récompensé (des coups de feu se font entendre au loin ? Pam, la mouette, pam le faon qui tombe brutalement, là, devant nos yeux ; quatre mouettes sur quatre poteaux plantés dans l'eau : rien ne se passe pendant vingt-cinq courtes minutes et ohohoh elles sont dérangés par un vol de mouettes ! Oh putain ! ; des oiseaux picorent sur une portion de route, popopo, un scooter déboule faisant s'envoler tout son monde... qui revient quelques secondes plus tard... Oh mon Dieu j'ai le cœur qui bat trop fort), parfois moins (ah oui tiens le corbeau est arrivé par la gauche du cadre et sort par la droite... Oui, bon, c'est pas mal non plus). Bref, au pays de la surprise animalière et climatique, Kiarostami règne (une marche au-dessus de Herzog mais je dis cela parce que celui-là est mort, seulement). Mine de rien, avec une petite chansonnette, un coup de tonnerre (le lion nique la lionne et pam ! ah ça surprend même le roi de la jungle qui se retire du jeu un poil de crinière vexé), une poignée de corbeaux (c'est presque de Miyazaki eheh), un rayon de soleil qui disparaît, un nuage qui bouge, un arbre qui tombe, des simples carreaux de fenêtre (oh regarde les corbeaux s'en amusent, bougeant de cadre en cadre comme s'il s'agissait d’une planche de BD animé ! - Oui parfois, devant ce genre d'objet cinématographique, je parle tout seul), Kiarostami crée tout un univers du petit rien qui donne l'impression que l'univers en son entier se fait son petit film. Rien n'est totalement figé. Dès le départ, avec ce tableau de Brueghel animé (Chasseurs dans la Neige, il était dans le salon de mes parents, c'est dire si je le connais par cœur), on est dans l'infinie nuance (la fumée qui s'échappe soudainement des toits) et l'infinitésimale surprise (oh le chien qui fait pipi sur l'arbre, ben ça alors). Comme une sorte de constante mise en scène, sans scène (juste le théâtre de la nature) et avec une mise de départ à l'économie (lance les vaches, il se passera un truc que l'on ne pourra pas prévoir, c'est le principe). Bref Abbas, même si tu nous fais dire un peu des conneries d'exégètes à deux balles, tu nous manques trop trop.   (Shang - 13/09/18)

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Attendez, mais vous allez voir que Shang va émettre une réserve sur ce film ! Non, mais vous allez voir ! Je suis de mauvaise foi : on sent bien derrière l'ironie de mon compère toute l'admiration et tout l'amour portés à ce chef-d'oeuvre. Un film, oui, qui rentre dans la droite ligne de Ten et Five, en ce qu'il interroge la notion même de cinéma, en cherchant à exprimer son plus simple appareil : ici, donc, 24 plans fixes sur la nature, où il ne se passe pratiquement rien. Mais c'est justement dans ce "pratiquement" que se tient l'essence même du cinéma, et je ressors de ce film (contrairement à mon camarade, j'affirme qu'on peut tout à fait le regarder en une fois, et que j'ai même revu certaines séquences deux fois) bouche bée, à deux doigts d'aller hurler au génie dans la rue.

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Kiarostami cherche à trouver ce mystérieux point précis où le photographe appuie sur le déclencheur, montrant que la vie bat, avant et après cet instant T, que les choses vivent et bougent, rendant encore plus indéfinissable le moment magique où la photo va devenir géniale. On pourrait déclencher le cliché à n'importe quel moment de ces quatre minutes qui l'entourent. Et pourtant le photographe (en l'occurrence AK lui-même) a choisi cette fraction de seconde-là. L'oeuvre du cinéma est donc de restituer la vie, de rendre à l'image figée les deux éléments qui la différencie de lui : le temps et le mouvement. Notion deleuzienne qui trouve avec 24 Frames son illustration la plus brillante. Il n'y a peut-être pas grand-chose à regarder dans chaque plan, juste un oiseau qui sautille ou les vagues qui viennent se briser : mais c'est justement ça qui différencie le cinéma de l'image figée, qui lui ôte ce choix de décision du cliché précis et lui permet de travailler sur la durée du plan, et sur le mouvement enregistré. Dans Five, Kiarostami redonnait la fixité au cinéma, lui faisait retrouver ses origines figées, sa nature de photogrammes ; dans 24 Frames, il offre à la photo de redevenir cinéma, c'est-à-dire vie qui bouge. Si certains plans sont un peu ratés à cause justement de cette fixité inhérente aux photos (en général ce sont les plans contenant des humains, celui sur le tableau de Brueghel, celui sur les gens qui regardent la Tour Eiffel), tous les autres rendent à merveille ce sujet complexe, très théorique, le transformant en symphonie naturaliste merveilleuse, émouvante, bouleversante même parfois.

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Parce que le film est splendide : Kiarostami est un maître du cadre, de la lumière, de la composition du plan. Les clichés vus ici sont des merveilles d'équilibre, avec ces rambardes arrivant pile au tiers de l'écran et ouvrant sur de vastes ciels orageux, avec ces paysages de neige presque vides qui ne comportent qu'un petit motif façon peinture japonaise, avec ces superbes échappées légèrement décadrées, aux perspectives faussées, sur des bungalows devant une plage. On est ébloui par la simplicité et la sophistication de ces photos, et quand elles s'animent, très émus par ces minuscules détails qui leur donnent vie. Mais ce qui finit par vous mettre les deux genoux à terre, c'est que Kiaro, en se livrant à cette expérience qui pourrait n'être que froide et théorique, en arrive à une conclusion toute bête : dès qu'il y a mouvement, il y a fiction ; le cinéma induit la narration. Ce n'est souvent pas grand-chose, mais il y a dans toutes ces scènes un certain sens du suspense, de la progression dramatique. On voit la cime de deux arbres, on entend une tronçonneuse au loin, et on se demande lequel des deux va tomber ; on regarde un groupe de cerfs fuir devant les coups de fusil hors champ, et on est tendu dans l'attente de celui qui va toucher sa cible ; on voit des oiseaux sautiller sur une rambarde, et on attend de voir ce qu'ils vont faire arrivés à une jointure du balcon ; on regarde des oiseaux fouiller dans un trou envahi par la neige, et tout à coup un chat saute sur l'un d'eux ; ou, plan le plus sublime : un groupe de dizaines de mouettes vole au-dessus de la mer, un coup de feu claque, une mouette tombe, le ciel se vide, mais une autre mouette descend regarder le cadavre de sa congénère ; quelques cris solitaires un peu désespérés, puis après un temps, le ciel se couvre à nouveau de mouettes. Rien de plus simple pour exprimer la vie qui va "quand même". Alors certes, on aura peu droit à des explosions d'hélicoptères et à des cascades à moto de Tom Cruise, mais qu'a-t-on besoin de ça pour faire du cinéma ? Kiaro, en quelques plans simples, qui ont la force d'un haiku, parvient à nous donner l'essence même de ce que le cinéma peut exprimer : du temps, du mouvement, et au bout du compte de la fiction. J'ai trouvé un nouveau plus beau film du monde.   (Gols - 20/11/18)

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A tout Kiaro