9782330108717,0-5210184Quelques années séparent nos dates de naissance avec ce Nicolas Mathieu, on était donc à deux doigts de fusionner avec ce roman générationnel qui raconte le parcours d'un ado dans la France des années 90. On n'a pas, donc, mais tous mes respects lui sont gagnés grâce à la justesse de ce qu'il écrit sur ces années-là, par la beauté de son style et par la passion qu'il arrive à injecter dans cette histoire somme toute banale. Pour tout dire : Leurs Enfants après eux est magnifique, et pourrait bien être une sorte de portrait définitif de ces mômes désoeuvrés, perdus entre leurs rêves et le renoncement post-soixante-huitard de leurs parents, entre leurs ambitions et la société capitaliste qu'on leur propose, entre leurs fantasmes et la dure réalité de cette chienne de vie.

Anthony est un ado ordinaire crêchant dans une ville ordinaire de l'Est de la France, à l'heure où sonne à la radio "Smells Like Teen Spirit". L'ennui des jours dans cet été torride est à peine compensé par des fêtes plus ou moins pourries, par des pétards trop tassés et par l'interdit d'aller mater des filles sur la plage du lac. C'est là qu'il rencontre Steph, objet de fantasme, et c'est là aussi qu'il va se frotter à Hacine, habitant de cité tout aussi paumé que lui. A partir de ce début d'un banal confondant, Mathieu tresse une intrigue parfaite, qui va s'étendre, en quatre époque, jusqu'à la coupe du Monde 98, et qui va voir nos trois personnages principaux grandir, baiser, espérer, rêver, puis retomber comme des vieux flans dans les ornières que leurs parents ont tracées avant eux : chômage, ennui de l'existence, alcoolisme, désoeuvrement, violence, conformisme petit-bourgeois. Le poids des parents et de cette ville minable pèse sur les épaules de ces enfants et transforme leur vie en répétition inlassable du même jour. Bref, sur fond d'usines fermées, un portrait en coupe de trois émancipations ratées, comme le sont la plupart des émancipations : désespérant. On a droit à un livre sociologique qui se cache sous des airs de roman moral, ni plus ni moins ; et les remarques que Mathieu fait sur cette époque étrange, sans réelle identité, prouvent que son regard est hyper acéré et très pertinent. Il parvient à plaquer des mots très convaincants sur le renoncement, ou sur cette sorte de malédiction qui enferme toute une classe sociale dans une spirale qui la ramène toujours au même endroit : en l'occurrence sur le banc devant le stand d'auto-tamponneuses, à fumer des clopes et à mater les seins des filles, autrement dit dans un marasme qui interdit toute émancipation, tout rêve.

Pertinent au niveau du fond, convaincant dans son scénario pourtant très simple (le roman n'est pas avare en rebondissements), mais surtout parfait au niveau du style. Mathieu écrit merveilleusement bien, dans un mélange entre style populaire et distance sociologique. Le gars manie l'adjectif en orfèvre, par exemple, et souvent les associe avec des adverbes qui sont comme des porte-à-faux, qui fabrique des phrases faussement déséquilibrées et parfaitement rythmées. Une étrangeté s'en dégage, et aussi pas mal d'humour, un humour froid, cynique, ironique, que vient renforcer le regard dur sur les personnages, leur banalité, leur bêtise. Le tout est habilement imbriqué dans son époque, les références incluses dans le récit avec habileté. La question glisse doucement du quotidien (Anthony va-t-il sauter Steph ?) au plus vaste : qu'est devenue cette génération sacrifiée ? Un roman assez désespéré, un très beau livre.