9782330108632,0-5210187On se souvient (en tout cas moi) du bizarre premier roman de Froger, qui jonglait entre fiction et documentaire en traitant d'un soit-disant scénario de Godard sur Danton. Intéressant, mais trop long et trop touffu, avais-je trouvé à l'époque. Revoilà notre tritureur de la réalité sur le même terrain, mais ayant pour ce deuxième roman effacé ces défauts : Les Nuits d'Ava est un savoureux roman qui flirte pareillement avec la vérité et le fantasme, mais a en plus une longueur plus acceptable et remplace la densité par un humour qui aère bien ces pages. Toujours passionné de cinéma, Froger s'intéresse cette fois à une légende qui entoure Ava Gardner. La belle, durant une nuit de beuverie en compagnie d'un chef-op italien en pleine admiration de la star, aurait réalisé une poignée de photos érotiques la mettant en scène dans le plus simple appareil, rejouant quelques tableaux de la Renaissance ; et ajoutant à cette séance photo une pose scandaleuse : celle de L'Origine du Monde de Courbet. Photos que, dessaoulée, elle s'empressa de dissimuler, et qui sont donc le point de départ de ce roman. Le narrateur se met en tête de retrouver les clichés, et surtout le dernier, et en profite au cours de son enquête pour retracer quelques points de la carrière (surtout tardive) de la star, au moment où, sa grâce l'abandonnant un peu, elle se retrouve à tourner des navets et à faire tourner en bourrique les équipes sur les plateaux. Tout un pan de ce cinéma disparu, et notamment de son déclin, est ainsi représenté, on rencontre Sinatra, Fellini, Hugues, Marilyn, Visconti, mais aussi Hemingway et Castro, tous s'échangeant les fameuses photos sur fond de guerres de mafia et de combats de virilité.

Froger a l'art de tricoter son récit avec ses fantasmes de cinéphile, et a trouvé ici un sujet parfait : dans cette image mythique (et mystique) renvoyée par Gardner, il focalise tout le cinéma, fait de désirs, de sexualité, d'inatteignable, de superficialité, de culte de la beauté. A coups de petites anecdotes, il arrive à parler concrètement de la fascination qu'il exerce, et fait très habilement le lien avec la photo et la peinture. Il tresse à son récit celui de la création de L'Origine du Monde, fait sans cesse des allers-retours avec la vie de Courbet, des parallèles sur la décadence d'une époque et de l'autre, sur le devenir de ce tableau (et de son modèle). Tout ça, en fin de compte, est passionnant, parce que tricoté avec la réalité et comportant en même temps sa part de fantasme. En bout de course, la narration de l'enquête à laquelle se livre ce cinéphile maladroit pour retrouver les photos marque la fin d'une époque et la fascination qu'elle exerce sur nous aujourd'hui. Véritable petit polar historique, ce roman est très souvent drôle, plein d'auto-dérision, et a le mérite en plus d'être assez érudit et élégant. On apprend des tas de trucs sur le cinéma, et notamment sur ce chef-opérateur, Giuseppe Rotunno, le livre est solidement documenté et parvient à transformer ses informations en petits blocs de fiction très agréables. L'écriture de Froger, complexe, érudite, parfois volontairement touffue pour mieux en ressortir avec un détail trivial ou une phrase enlevée et drôle, est là aussi passionnnante, fluide et difficile en même temps. Un excellent livre sur le cinéma et sur le fantasme : mes deux passions.