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Un brillant exercice de style cinématographique, voilà ce que propose sans complexe le jeune Gustav Möller pour son premier film, véritable déclaration d'amour aux possibilités du 7ème art. Il est rare de voir un débutant prêter ainsi allégeance à son art, la plupart s'appliquant plutôt à en dynamiter les codes. The Guilty joue avec les possibilités de la mise en scène, ne démord pas de son principe minimaliste, et remporte haut la main son pari, racontant en plus toute une partie de la théorie du cinéma comme art de la suggestion. Hitchcock aurait adoré ce petit film qui se régale de la mise en scène avant que de chercher à raconter une histoire à tout prix ; eh ben nous aussi.

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Empêcher un personnage d'agir tout en projetant devant lui un problème à résoudre : oui, on est bien dans un hommage larvé à Rear Window, sauf que les impulsions que reçoit notre héros du jour ne sont pas visuelles mais auditives. Asger est un flic rétrogradé contraint de tenir pendant quelques temps le standard téléphonique du 112, et de répondre aux appels de détresse ; il ne peut ni ne doit agir, mais juste transmettre le souci aux commissariats qui se chargent d'envoyer leurs agents sur place. Or, voici qu'il reçoit un appel angoissé d'une femme qui prétend avoir été enlevée. Complètement impuissant face à cette détresse, il va pourtant traquer la femme pendant 1h25, accroché à son oreillette comme la misère au peuple, cherchant dans le moindre indice sonore les indices qui permettront de résoudre l'affaire. Affaire qui manque un petit peu d'ampleur, il faut le dire, c'est juste là que le film aurait pu être meilleur : les rebondissements de la trame sont un peu attendus, et l'ensemble manque vraiment de nerf. Il aurait peut-être fallu gonfler un peu tout ça pour que ça prenne vraiment.

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Mais à côté de ce petit défaut, on ne peut que s'incliner devant la radicalité des choix de Möller. La caméra reste très strictement toujours à quelques centimètres de son angoissé protagoniste, sans jamais quitter le standard téléphonique dont il a la charge. Tout, depuis sa biographie (le gars a des soucis avec sa hiérarchie et avec sa femme) jusqu'aux détails de l'intrigue qu'il va lui falloir deviner à distance, est induit par les sons qu'il entend, jamais Möller ne se permet le moindre flash-back, la moindre sortie. A la place, on a droit à de très longs plans sur cet homme qui écoute avec nous les infimes indices que les conversations à distance essaiment. Caméra mobile mais restant toujours sur le visage tendu du flic, moments suspendus où le gars réfléchit, très rares dialogues avec ses collègues, tout est dirigé vers la sonnerie de ce putain de téléphone, et les informations qu'il va distiller façon métronome. Ce qui fait qu'on est entièrement concentré sur les sons, sur les voix, sur les petites indications de météo (il fait nuit, il pleut...), sur les minuscules bruits extérieurs. C'est assez génial, et la bande sonore est très soignée pour nous faire comprendre, en même temps que le flic, les tenants et aboutissants de la trame. Möller sait merveilleusement varier les ambiances, et on est contraint de reconstituer la trame, de la fantasmer en quelque sorte, tout comme Asger. Cette égalité totale entre le personnage et nous fonctionne très bien, et rarement un cinéaste n'aura su faire autant confiance à son spectateur. L'acteur (curieuse ressemblance avec Travolta, ce qui rapproche le film d'un autre chef-d'oeuvre sur le son, Blow Out) est parfait, sobre, là aussi à notre hauteur et on est en complète empathie avec lui. Le choix risqué de rester dans les quelques mètres-carrés de cette pièce fermée par tous les bouts (pas de fenêtre, stores baissés) s'avère payant : le film est une symphonie sonore, mais n'en reste pas moins un brillant objet de cinéma, une expérimentation spectaculaire et un divertissement idéal, qui travaille sur le pouvoir de suggestion et la manipulation du spectateur.