83594_backdrop_scale_1280xauto

Je veux bien savoir ce que Jean Cocteau prenait à cette époque, pour en commander des seaux. Pour ses grands adieux au cinéma, le gars se sert un écrin de velours, une dernière traversée de ses inspirations barrées et de ses saillies géniales, une ultime rencontre avec ses personnages et ses amis, pour un film halluciné et hallucinant. Le personnage central, y a pas de mal à se faire du bien, c'est le Poète Lui-Même, forcément mystérieux et inaccessible, forcément habitant d'une autre planète et très au-dessus des contingences quotidiennes : Cocteau s'érige en maître dans Le Testament d'Orphée, convaincu qu'il est de son propre génie en matière de poésie. Pourtant, et c'est bien normal, la poésie qu'il érige en monument ici paraît bien datée, avec ses formules sibyllines et ses bons mots ringards. C'est l'époque, que voulez-vous, et ça rend presque le film plus charmant : encore plus qu'un adieu de Cocteau, c'est un adieu d'une certaine forme de poésie et d'une certaine façon d'en écrire qui nous est proposé ici, à l'orée des années 60 où une autre littérature française est prête à piétiner les anciens.

Le testament d'Orphée

Difficile de saisir grand-chose, dès le départ, au scénario improbable qu'on nous donne à suivre : Cocteau dans son propre rôle d'artiste grand crin est tout d'abord balancé d'époque en époque tel un fantôme, avant de trouver la sienne : celle d'une sorte d'entre-deux entre les temps, appelons ça les limbes, où il va errer comme une âme en peine et rencontrer quelques connaissances pour un dernier baroud d'honneur. Un petit tour à lui seul et à son oeuvre consacré, et notamment son film précédent, Orphée. Guidé par le jeune poète Cégeste, il va en effet retrouver Heurtebise (François Perrier) et la princesse (Maria Casarès) pour un Jugement Dernier pas piqué des hannetons. Mais il peut aussi croiser Oedipe (Jean Marais), un homme-cheval, une troupe de gitans, Pablo Picasso, une baronne, un huissier des enfers, Françoise Sagan, enfin un joyeux désordre qui lui permet de faire le bilan de ses inspirations et de ses amitiés. Cocteau tapisse donc son cercueil d'hermine (il n'a plus que 3 ans à vivre) et se paye un cortège grand luxe qu'on ne saurait lui reprocher.

original-437100-454

Le souci tout de même, outre le désordre affiché qu'on lui pardonne vu le contexte de l'époque, c'est que la mise en scène est souvent assez mal inspirée : le gars a adoré triturer ses boutons de caméra jadis, et abuse à mort des séquences passées à l'envers, des effets spéciaux artisanaux et des trucs bizarroïdes. Les gusses disparaissent, les fleurs se reconstituent, les plongeurs sortent de l'eau, les cadavres se redressent façon Nosferatu, trop c'est trop. On aimerait bien que Cocteau se concentre un peu plus sur sa trame, qui part à vau-l'eau dans des scènes surréalistes pas très bien maîtrisées au niveau du ton. Les acteurs sont pourtant très appliqués, et font le job sans ciller. Tout ça au service d'une déification en bonne et due forme de son auteur : le film est gentiment mégalo, et même s'il se moque souvent de lui-même (un petit ton drolatique salutaire), on est un peu gêné par cette ode à lui-même que l'autoproclamé génial auteur organise. Restent le cachet de l'époque, ces très belles atmosphères que Cocteau sait construire parfois, ces belles lumières, ce final moqueur qui fait du bien, et quelques plans très beaux (la magnifique plongée sur le décor de théâtre du tribunal). Quand il est mort, le poète...

419687