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Hommage au bon vieux bougon que fut Lanzmann avec la revision douloureuse de ce film incontournable, véritable pierre blanche dans l'histoire de l'évocation de l'holocauste et dans l'histoire du cinéma documentaire tout court. N'y allons pas par quatre chemins : Shoah est nécessaire. On le sait : Lanzmann y traque jusqu'à la démence (le tournage a pris 12 ans, le film fait plus de 9 heures) les détails de l'extermination de masse des Juifs à Auschwitz, à Treblinka, les mécanismes de la violence, qui, combinés à une organisation imparable des nazis, ont conduit des hommes à en exécuter d'autres sans autre forme de procès, sous le regard de témoins plus ou moins complices. Rescapés, bourreaux, témoins, historiens, chaque protagoniste de cette horreur a son interview, pour tenter non pas vraiment de comprendre, mais de détailler avec le plus de précision possible ce qui s'est passé ; avec cette pensée que peut-être ce film, s'il est suffisamment documenté, peut servir de témoin ultime de cette période de l'Histoire, que les générations pourront s'appuyer sur ce film pour s'édifier et empêcher que cette tragédie recommence. A cette époque (1985), les faits n'étaient pas aussi précisément connus, et on peut considérer que Shoah a planté les bases de la prise de conscience de l'horreur, en profitant pour interroger très subtilement les limites de ce qu'un homme peut endurer, la monstruosité cachée derrière les êtres les plus "normaux", la terreur qui peut se dissimuler derrière une colonne de chiffres, et aussi, c'est là qu'on touche au sublime, les limites du montrable et de l'in-montrable au cinéma.

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L'aspect erratique du tournage donne au film un cachet étrange. Les témoignages, dans un premier temps, semblent arriver dans un ordre aléatoire, prendre des tangentes pendant une heure puis revenir au sujet, avancer de façon presque hasardeuse. Mais peu à peu, on comprend que le montage obéit à un but précis : construit de façon circulaire, entièrement rassemblé vers le centre du film, il conduit vers un coeur qui se dévoile peu à peu : l'expérience concrète des dernières minutes de ces êtres qui se rendaient compte tout à coup qu'ils allaient mourir, et la façon dont les Allemands maquillaient cette mise à mort. C'est le centre, et tout le reste semble tourner autour dans des cercles de plus en plus larges. Pour Lanzmann, on ne peut pas et on ne doit pas montrer ce qu'on ne peut pas vivre ; comme personne n'est revenu des chambres à gaz vivant, comme l'horreur semble in-montrable, il reste dans le verbe. Il recueille la parole de ces déportés, les poussant dans leurs retranchements pour que sorte la vérité de leur expérience, aussi insupportable soit-elle. Peu importe s'il faut utiliser des méthodes douteuses (caméras cachées, questions-piège), peu importe si nombre de témoignages sont interrompus par les larmes, peu importe s'il faut utiliser des mètres de pellicule avant d'arriver à la phrase qu'on cherchait, peu importe si les questions de Lanzmann sont parfois orientées : l'important est la parole, le témoignage, que l'auteur replace dans son contexte, dans les lieux du drame. Aucune image d'archive, donc, mais une façon d'inscrire le verbe dans les lieux (un peu comme Straub finalement) : en montage parallèle ou directement en amenant les protagonistes aux endroits où ils ont souffert, le film montre toujours une parole qui a lieu dans un espace, les deux chargés d'émotion. Même les anciens fonctionnaires ou les anciens responsables nazis, filmés subrepticement, le sont devant des cartes précises du camp, ou depuis la camionnette qui les enregistre comme pour mieux marquer leur clandestinité.

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Dans la longueur du film, on sent que Lanzmann met toute la douleur et toute la difficulté, aussi bien pratique qu'émotionnelle, qu'il a eues à recueillir ces paroles et à monter Shoah. Le résultat se fait dans la douleur, de son réalisateur et du public qui se tape quand même de longues heures éprouvantes. Qu'est-ce qu'on retient ? Pêle-mêle, des souvenirs, des émotions : un coiffeur contraint de couper les cheveux de sa femme avant de l'envoyer à la mort, un gars épargné parce qu'il chantait bien et qui reprend la chanson sur son bateau, un fonctionnaire mâtois qui refuse de reconnaître qu'il savait tout du sort des juifs déportés, un paysan polonais hilare qui refait le geste de se trancher la gorge qu'il adressait aux prisonniers à leur arrivée au camp, le récit de Jan Karski sur son rôle de transmetteur de l'information au monde entier, la sorte d'indifférence de l'officier nazi qui raconte mathématiquement l'horreur, la description hallucinée d'un survivant de l'ouverture des portes des chambres à gaz, la position ambiguë des villageois polonais sur la place des Juifs dans leur communauté avant le pogrom, le témoignage de l'évasion du camp par ce résistant... Mais les lentes déambulations de la caméra dans les ruines des camps, dans les forêts opaques qui les entourent, dans les villes qui ont repris leurs activités ordinaires au-dessus des morts, sont tout aussi impressionnantes, fabriquant un long kaddish pour ces millions de victimes. Lanzmann réalise un film ultime, aucun doute, malgré ses maladresses (excusables vus le contexte de tournage et le tourbillon d'émotions charrié), un film qu'il faut se repasser en boucle pour continuer à connaître la part de Mal cachée dans tout homme.

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 The Criterion Collection