ob_81cb74_au-poste-photo-5quentin-dupieux-1600x8

Bon, petite régression chez Dupieux, là, ou disons qu'il tape plus dans le grand public. Au Poste est tout à fait sympathique, on s'y marre bien, mais l'univers du cinéaste barré est quand même largement lissé malgré quelques saillies absurdes amusantes. Ce qui frappe le plus, c'est que Dupieux s'inscrit avec ce film, et c'est la première fois, dans une certaine tradition française. Non seulement dans son contexte (la France des polars des 80's, caricaturée à l'excès, dans les costumes, les objets, les expressions, le jeu vintage des comédiens) mais aussi dans le fond même : le film semble être une émanation de ceux de Bertrand Blier, même doux délire, même pulvérisation du scénario, même confusion des temps de récits, même "humour presque pas drôle". Un exercice de style, qui tenterait de mêler Jacques Deray et Blier, donc, parfaitement réussi visuellement : jusqu'à l'éclairage, jusqu'à l'affiche du film, Dupieux s'applique à retrouver cette atmosphère fauchée du cinéma de papa, et la forme du film est très joliment maîtrisée.

Marc-Fraize-Au-Poste-Dupieux

Un flic un peu miteux (Poelvoorde, pour une fois assez sobre) interroge un suspect (Grégoire Ludig, un peu plus dubitatif, qui n'a pas grand-chose à jouer) sur un meurtre. Point. Unité de lieu, de temps, on reste enfermé (à part dans quelques flashs-back) entre ces quatre murs et dans ce face à face tout en verbe, à peine ponctué par les passages absurdes d'une bande de flics tous plus barrés les uns que les autres. Le plus grand moment étant le passage avec Marc Fraize, vrai personnage inquiétant et ridicule, rendu dangereux par la perte de son oeil et par sa méticulosité idiote dans son travail : un quart d'heure de décrochage rêveur, où le film bascule effectivement dans une autre dimension grâce au jeu subtil de l'acteur et aux mini-trouvailles de personnage. Il y a aussi les peu à l'aise Orelsan, Anaïs Demoustier ou Philippe Duquesne, mais tout ça n'est qu'anecdotique : on reste entre le flic et le suspect, et tout l'humour ou presque repose sur les dialogues. Dialogues souvent non sensiques (le fameux "C'est pour ça" qui doit être prononcé à peu près 500 fois), finement écrits, qui enferment les personnages dans une logique bien à eux, qui met en valeurs les pièges du langage.

au-poste-2

Au niveau de la forme, Dupieux se montre absurde comme il faut, mais un peu sage parfois. Finis les infinis effets de manche de Réalité, là on est dans le gentiment barré, avec ces personnages qui viennent s'imposer dans des flashs-back où ils n'ont rien à faire, avec ces parenthèses drolatiques qui n'ont que peu de rapport avec la trame principale, avec ce final étrange (et pour le coup très "blieresque"). Tout ça est amusant, on regarde ces 75 minutes le sourire aux lèvres, on rigole bien aux trouvailles d'acteur et aux petites touches de personnalité du cinéaste, mais ça reste un peu anecdotique dans la carrière unique du sieur.  Une parenthèse pour passer à autre chose ? (Gols 11/07/18)


Il est con ce Quentin quand même. Fendard, oui, le film l'est, et, dans le dérapage, l'humour des mots, blierissime (on pense en effet au gars Bertrand de "l'ouverture" (un type en calbute rouge dirigeant un orchestre en pleine air) au "coup de théâtre" sur la fin (un lever de rideau qui fait son petit effet)). Anecdotique, parenthétique ? Sans connaître l'œuvre de Dupieux sur le bout des orteils, il y a tout de même ici une assez belle variation narrative tout à fait coutumière au sieur qui sait mélanger analepse et prolepse avec une certaine maestria (oui, j'ai fait des études de lettres, cela me permet d'être un peu pédant à l'occasion). Poelvoorde est drôle (cela faisait si longtemps... Il me fait de plus en plus penser à notre pote Bastien, cela dit - c'est pour ça), Ludig tient bien son rang au niveau du sens de la répartie (très bon sens de la diction et du timing - c'est pour ça), Demoustier qui semble s'être prise sur la tête trois horloges n'est pour une fois pas trop casse-couille (elle a chouré la perruque de Valérie Mairesse - c'est pour ça qu'elle est drôle... si eighties putain), Fraize la ramène (c'est pour ça), bref tout un petit monde d'acteurs assez rares finalement (Poelvoorde assagi est parfait, n'étant pas ainsi le Poelvoorde dépressif ou énervé de ses 99 derniers films), des acteurs qui donnent un vrai cachet à ce polar foutraque et acidulé. On se gausse devant cette équerre dans un rôle plutôt original (qui sait encore aujourd'hui utiliser correctement une équerre au cinéma ?), de ce Mars entamé, de ce fer à repasser, de cette voisine curieuse, de cette émission de télé super intéressante sur les chevaux, de cette huître que l'on croque... de ces multiples petites trouvailles à la con qui montrent que Dupieux, même dans la préparation d'une oeuvre "mineure", se creuse dix fois plus la tronche que n'importe quel petit scénariste de comédie contemporaine de merde. Fidèle au poste, le Quentin, dans son rôle de trublion du cinoche comique français : il parvient à nous faire marrer, ce qui n'était plus semble-t-il au programme depuis nombre d'années... (Shang 13/11/18)

4888503