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Ah certes, on n'est plus dans le très grand Chaplin, tout ça manque un peu de nerf et d'invention, oui. Mais tout de même : Monsieur Verdoux est un grand moment, et avec la vieillesse approchant, le maître se montre sous un jour beaucoup plus sombre qui rend le film secrètement beau : Chaplin est devenu un pessimiste nihiliste, et le film est rempli d'une amertume que viennent à peine apaiser les apparitions de la jeune beauté de service ou des petits gags visuels. Sous ses dehors de comédie grinçante légèrement britannique, voilà un des films les plus sombres de son auteur, témoin d'un changement de ton assez radical depuis que Charlot a laissé tomber sa moustache (et que la guerre est passée).

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On le sait, c'est l'adaptation romancée des vils agissements de Landru. Le film prend d'ailleurs place dans la France des années 30, ce qui permet à Chaplin de camper un personnage tout en raffinement et en romantisme. Sous ses aspects de grand bourgeois, le gars cache de bien sombres sentiments, qui le poussent à épouser puis trucider de riches mégères vieillissantes pour en récupérer les biens. Dans un premier temps, on est étonné par le manque de scrupules du gars, qui fait cramer les cadavres sans ciller mais évite d'écraser une pauvre chenille égarée sur son chemin. Mais peu à peu, le personnage s'enrichit, et ses motivations apparaissent : s'il tue, c'est pour nourrir une femme handicapée et un jeune marmot qu'il aime tendrement. Mais ceci n'est qu'un leurre : en fait, s'il tue,  c'est parce qu'il est un produit de la société en crise des années 30, et que plutôt que d'être tué, il a choisi de tuer, épousant ainsi la "mode" de son époque, mode qui conduira, on le sait, à la guerre et à l'assassinat "autorisé". Verdoux est donc un monstrueux avatar d'une ère industrielle et insensible qu'il épouse complètement. Seuls quelques sentiments (l'amour des bêtes, la pitié in extremis pour une jeune fille qu'il allait sacrifier, l'humour, l'élégance) viennent mettre quelques nuances dans la noirceur du personnage. C'est le point essentiel du film : le personnage est fort, et Chaplin annonce la fin de l'humour de Charlot en assumant complètement le nihilisme de son personnage. Dans la dernière partie, notamment, seul, désespéré, il se montre sans voile comme un assassin amateur au milieu des assassins professionnels, et renvoie tout le monde dos à dos (ce que Landru n'a pas fait, d'ailleurs).

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Ce plan sombre est au service d'une comédie enjouée, mais qui ne cache pas toujours sa couleur grise. Chaplin a perdu un peu de son allant dans le burlesque, ses chutes par la fenêtre ou ses jeux de cache-cache avec les femmes sont un peu poussifs, tout comme ses mines légèrement démodées. Mais il compense tout ça par une profondeur mélancolique qui lui va parfaitement au teint, et qu'il prolongera merveilleusement dans Limelight. La mise en scène est plus soignée qu'à l'ordinaire, comme si, moins concentré sur son jeu, il avait plus le loisir de trousser une reconstitution fantasmée d'un Paris de bistrots et de belles demeures bourgeoises, et d'explorer quelques mouvements de caméra assez élégants. Surtout, il filme là un scénario absolument impeccable : en deux heures de temps, il arrive à épuiser son sujet, à être drôle, à ménager des surprises et à émouvoir. Chaque scène semble à sa place, chaque séquence est utile pour donner des informations (parfois plusieurs) et pour amener son lot d'amusement et de fun. Jamais il n'avait réussi ce miraculeux équilibre d'ensemble, qui lui permet de construire son complexe personnage tout en ne cédant en rien sur les personnages secondaires, sur les gags et sur l'avancée de son récit. Il évite toujours la violence, ce qui est un coup de maître sur un tel sujet et lui permet de rendre son protagoniste attachant malgré sa monstruosité. Vraiment un très beau film, qui annonce déjà la vieillesse du maître tout en restant un brillant divertissement.

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