vlcsnap-error630

Voilà un film vintage 100% black au niveau des acteurs (le réalisateur reste blanc, faut pas exagérer) qui constitue un véritable ascenseur émotionnel (le raisin passe par toutes les couleurs). Introduisons la famille Younger : tout d'abord le père, Sidney Poitier, force de la nature avec des rêves ; il aimerait ouvrir un magasin de spiritueux avec ses potes, une opportunité en or pour sortir sa petite famille de la mouise ; ensuite, sa femme (Ruby Dee), qui a rangé depuis longtemps les siens, de rêves, dans le placard avec la planche à repasser... Elle rêve d'une maison avec jardin et doit se contenter pour l'instant, au niveau de l'avenir, d'un nouveau marmot dans le tiroir. Soupirs. Vient ensuite la sœur, qui suit des études de médecine pour être docteur, l'espoir de la famille un peu rebelle : athée, méprisant les blacks friqués, elle n'a d'yeux que pour un Nigérian, un pur et dur, un type cultivé qui veut la ramener à ses "vraies" racines ; véritable électron libre, elle se sent un brin étriquée dans cette case moderne et étroite. Il y a le fils à son papa, ptit bout de chou relativement discret et enfin la mère, plus imposante, qui focalise depuis quelque temps toutes les attentions : suite à la mort de son mari, elle devrait empocher 10.000$ ; de quoi apporter de l'air à chaque membre de la famille... à moins que cela ne fasse que renforcer la crise au sein de ce deux pièces où les tensions montent : chacun voyant enfin l'occasion de réaliser ses désirs ; mais il faudra faire des choix... et les bons (hein, Sidney ?).

vlcsnap-error854

vlcsnap-error451

Si la réalisation du gars Petrie (en charge généralement de produits télévisuels) n'a rien d'extraordinaire (petit jeu sur la profondeur de champ pour mettre deux ou trois individus sur différents plans, quelques tentatives de plans séquence un peu paresseuses (la caméra se contentant de pannoter) pour laisser un peu "d'espace de jeu" à un Sidney remonté), si l'on est un peu déçu de la qualité de l'image du grand Charles Lawton Jr. (mais peut-être que ma version est un peu exsangue et que la future version Criterion lui rendra toute sa fraîcheur), on vibre devant ce jeu d'acteur à fleur de peau et ce scénario très dense en dialogues (une adaptation théâtrale, forcément, avec forcément quelques entrées et sorties d'acteur méchamment téléphonées - passons). On passe du rire aux larmes, du bonheur suprême (un autre toit !) à la dépression (Sidney picole un brin et se lance dans un investissement un peu brinquebalant...) dans cette famille où chacun a droit à son petit couplet, à son moment de gloire et à son atterrissage forcé (et rugueux) sur le plancher des vaches. L'essentiel étant de ne jamais trop « déraper » (ne pas se détruire les uns les autres), de garder sa foi et surtout sa dignité... Au rayon des caractères bien trempés, il y a la mère de Sidney, un roc, une péninsule, qui sait d'où elle vient, qui connaît tous les sacrifices endurés par son époux et qui tente, sans rien renier de ses valeurs, d'améliorer le futur de chacun ; il y a bien sûr également Sidney, personnage un tantinet fantasque, qui rêve de sortir sa famille de cette petite vie mais qui regarde parfois un peu trop l'avenir au fond de son verre d'alcool (un type forcément maladroit, pas toujours heureux dans ses choix mais on compatit aisément avec lui…) ; on peut également citer, dans cette galerie de personnages forte en gueule, sa sœur, jeune femme moderne qui est loin d'être prête à tout pour jouer le petit jeu de l'assimilation dans cette Amérique des sixties. Personnage haut en couleurs particulièrement intéressant dans ses prises de position. On s'engueule, on se prend dans les bras, on se met à genoux, on s'embrasse, un curieux mélange de folie italienne et de dureté due à la "black condition". Poitier tient parfaitement son rang dans cette famille qu'il aimerait porter à bout de bras mais qui doit souvent faire avec ses diverses faiblesses (nobody's perfect). Une "adaptation théâtrale" avec les défauts du genre mais qui permet à cette bande d'acteurs de "s'échauffer" et de se réchauffer « à blanc » (osons) dans cet espace réduit. Belle performance à défaut d'un vrai film.

vlcsnap-error621