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Je n'ai jamais été un grand fan de Hayao Miyazaki, autant le reconnaître, mais il faut dire aussi que j'ai vu assez peu de ses films. Je rattrapai donc mon retard avec ce film-culte et me glissai discrètement au milieu d'une séance remplie de moins de trois ans aux joues pleines de pop-corn et à la faculté de concentration réduite à 6 minutes. Faites des gosses. Bon, il faut dire que la première demi-heure donne raison aux parents d'avoir visé très bas dans l'âge de leur progéniture : on y assiste à un machin assez dégoulinant de mièvrerie, situé dans une ruralité japonaise sur-fantasmée. Les ongles se plantent dans le fauteuil (et dans le gras du bras de la fillette hypnotisée qui nous jouxte en bavant son eskimo) devant ces deux petites filles découvrant leur nouvelle maison branlante dans la verdoyante campagne pleine de fleurs et d'écureuils. Papa rigole bien en voyant les poutres à moitié vermoulues, le voisin tire la langue mais quel petit galopin, et grand-mère vient offrir des gâteaux parce qu'elle est gentille, le tout envahi par le rire des deux gamines ("HIHIHIHIHIHIHIHI") qui font la roue ("HIHIHIHIHIHIHI") et se prennent les pieds dans les tapis ("HIHIHIHIHIHI OUILLE HIHIHIHIHI"). Miyazaki a sorti sa gouache verte, et même daltonien on voit qu'il n'a pas hésité à inonder son écran des mille nuances de cette couleur : la forêt et les champs environnants pourraient servir de nuancier à Paul Gauguin. Le monde est beau, le film aussi , tout est parfait, et seuls quelques petits détails assombrissent ce chromo idyllique : maman est à l'hôpital, atteinte d'une tuberculose, et la maison est envahie par de sombres bestioles (les noiraudes, bon) à moitié magiques qui font imaginer un monde un peu parallèle à cet univers tout de vert badigeonné.

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Une fois cette partie passée (et la moitié de la salle enfuie précipitamment dans une odeur de pisse, l'autre moitié jouant à se décapiter en hurlant "Transformeeeeers" sur la scène devant l'écran), le fameux Totoro fait son entrée, et le film s'améliore franchement. Créature fantasmatique porteuse de toutes les terreurs enfantines et de tout leur univers, il est un hybride entre le gros chat et le monstre, doté d'une voix caverneuse et d'une bouche immense à la dentition douteuse, mais aussi d'une fourrure dont on aimerait se faire une couverture (ce que mon voisin de 5 ans aurait peu apprécié, à en croire ses yeux fixés sur moi pendant 20 bonnes minutes) et de deux petits copains-clones bien rigolos. Une belle invention graphique, donc, onirique et un peu effrayante, que seules nos deux héroïnes peuvent voir, installée au bout d'un couloir d'arbres évoquant Lewis Carroll, et intervenant dans les moments les plus tendus de la vie d'icelles. La plus belle séquence est celle de l'arrêt de bus : l'abandon redouté du père est compensé par Totoro qui vient s'installer aux côtés des petites, muet et réconfortant, à la fois burlesque (un minuscule parapluie et un air bête absolument craquants) et rassurant. L'arrivée en plus d'un chat-bus, qui fait verser définitivement le film dans un délire à la Alice au pays des Merveilles, est une grande idée étrange et amusante. Totoro continuera ainsi à être une créature bienveillante qui console, protège, surveille et ouvre la porte de la rêverie : les séquences où il veille en haut de son arbre gigantesque en jouant de l'ocarina sont magnifiques.

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Au bout du compte, le film est assez agréable, bien qu'en partie chiant. Quand Miyazaki fait dans le réalisme, quand il montre les êtres humains et les sentiments concrets, il se vautre allègrement (ce que les bambins de la salle ont traduit par des pauses-banane aux odeurs absolument révoltantes), fantasmant des enfants spectateurs bien sages et légèrement concons. Quand il laisse la place totalement à son imaginaire, il rencontre quelque chose d'éternellement enfantin qui fonctionne (qui s'est traduit par des commentaires braillés, genre "ben il est oùùùùùùùù le chat, papaaaaaa ?"), et par un univers cohérent. Il évite de parler de choses sombres, mais arrive à en parler quand même par la symbolique très douce de ces monstres gentils, un peu comme a pu le faire Maurice Sendak à une époque. Une jolie chose un peu cucul-la-praline mais qui s'adresse aux enfants et rien qu'à eux, ce qui est tout à son honneur.

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