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Toujours aussi fun dans le choix de ses sujets, Wiseman a dû quand même souffrir un peu en s'enfermant dans l'asile pour femmes battues "The Spring" à Tampa, pour plus de 6 heures de métrage en pays de douleur (une deuxième partie m'attend). Ce foyer semble être le refuge de toute la violence conjugale du monde, s'y retrouvent toutes ces femmes couvertes de bleus et d'ecchymoses, violentées et dominées depuis des années par des maris alcooliques, frustrés, drogués, dépressifs et qui compensent leur lose-attitude par des coups à leurs épouses. Wiseman filme très longuement cette parole qui se libère enfin, ces longs discours de femmes qui ne trouvent plus d'issue à leur malheur, et leur petit espoir d'avoir trouvé à qui parler dans ce lieu coupé du monde. Ce qui en ressort est effrayant : un besoin d'amour tellement grand qu'on accepte la violence, le mépris, l'humiliation, l'impossibilité de se détacher de ces hommes manipulateurs, l'impasse des enfants, des dettes et du logement qui contraint ces victimes à rester attachées à leur bourreau. Dans un premier temps, on est d'ailleurs perplexe devant l'inaction de ces nanas qui prennent les coups chaque jour sans rechigner ; et puis on comprend, à force de thérapies de groupes, d'entretiens avec les psys, de confrontation entre elles, que la psychologie peut être complexe, et que c'est l'amour qui les torture, leur petite propension à l'espoir qui les fait attendre l'éclaircie, et leur totale emprise envers leurs maris.

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Wiseman montre le complexe processus de perversion mené par ces hommes, en filmant par exemple une dispute tendue entre un couple (le mec est un exemple de manipulation psychologique), de longues prises de parole de femmes révoltées en séance, la visite d'un groupe de petites vieilles consternées (des cris de désarroi à chaque chiffre balancé par l'infirmière), des dialogues avec les médecins. Certaines s'en sortent, d'autres pas, on sent bien que le processus sera infiniment long pour certaines, et que d'autres commencent déjà à en voir le bout. Wiseman décide de donner une forme d'ensemble à ce matériau en montant le tout comme une journée complète, genre "journée de violence aux Etats-Unis" : depuis l'aube où les premiers coups pleuvent sur une pauvre vieille qui se retrouve la joue déchirée par un coup de couteau, jusqu'à la nuit, où la violence recommence tristement, le constat est dur ; et même si on est passé parfois par de vagues espoirs, le film est vraiment déprimé.

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On est là face à un film assez mal-aimable, peut-être un des moins bons de Wiseman, il faut bien le reconnaître. Peut-être parce qu'il ne filme cette fois que la parole, et oublie un peu les corps (qui sont pourtant un des aspects essentiels de ce sujet, aussi bien pour les coups donnés que pour la frustration sexuelle dont ils sont le symptôme). Du coup, le film est bavard et répétitif, on se dit que le temps du documentaire est ici peu justifié. On entend à maintes reprises les mêmes choses, et même si ces choses sont nécessaires à entendre, on se dit que Wiseman aurait peut-être eu intérêt à couper, à resserrer son montage. On n'y aurait rien perdu pour le sens du film, et on y aurait gagné en rythme et en cohésion. J'attends la deuxième partie, qui semble-t-il se concentre sur les procès de ces tortionnaires, pour affiner mon opinion. Mais ce premier film frôle parfois l'ennui.

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