9782070361984, 0-621631Ah je tape dans la veine un peu ignorée du gars Jean, avec ce roman méconnu mais bien intéressant tout de même. On n'est certes pas dans les grands textes du sieur, et celui-ci sent un peu la transition entre les grandes pastorales poétiques du passé et les textes plus expérimentaux qui viennent ; il a des défauts, notamment de construction, le livre s'apparentant plus parfois à des nouvelles stylistiquement assez différentes qu'à un roman vraiment cohérent. Mais on reste dans la très grande littérature, et on se laisse sans problème embarquer dans cette nature mythologique pleine de bruits et de fureur, aux éléments déchaînés et aux habitants homériques. Les personnages du roman semblent être une prolongation charnelle de la nature, que Giono décrit avec une violence de couleurs impressionnante : qu'il pleuve (des trombes d'eau), qu'il fasse beau (d'un soleil écrasant), qu'il neige (et c'est alors des mètres d'épaisseur) ou qu'il fasse orage (le temps qui convient le mieux au caractère foudroyant des personnages), la météo est toujours plus forte qu'ailleurs, dans ce pays imaginaire dans lequel on frémirait d'habiter. L'austérité des caractères va avec la sauvagerie de la nature, et quand on s'enfonce dans la nuit, pour aller à une course de chevaux ou pour sauver son frère d'un orage tempêtueux, on n'est jamais trop sûr d'en revenir intact, ni même d'en revenir tout court.

Deux Cavaliers de l'Orage raconte les relations fusionnelles entre deux frères, Marceau et Ange dit "Mon Cadet", vendeurs de mules futés, et leurs aventures tragico-comiques dans ce sale pays aux éléments déchaînés. Aventures qui consistent la plupart du temps à tester leur force à la lutte face à des adversaires titanesques, mais aussi à partir voir une course de chevaux en pleine nuit et à rentrer bourré comme des ânes, ou à se sauver du déluge. Giono regarde mi-effrayé mi-fasciné cette relation devenir de plus en plus torve : si au départ les deux frères sont dans la protection, dans l'admiration réciproque, jusqu'à cultiver une homosexualité larvée, le rapport évolue vers la violence, et ira jusqu'à un final bigger than life que Giono sait parfaitement gérer. Le roman fait le point sur les deux inspirations du gars : d'une part la parole, de l'autre les corps. La parole est exploitée jusqu'au vertige dans un long chapitre entièrement dialogué, où les femmes de la maison attendent les deux frères : sans mentionner qui parle, cultivant l'ellipse en maître, Giono fait valser les mots, cherche le hiatus et la sonorité bancale, pour exprimer toute la beauté de cette langue paysanne rude et "de peu de mots". Mélange d'histoires vécues, de croyances de sorcière, de faits bêtes et concrets, ce chapitre est impressionnant, même si on sent que Giono expérimente plus qu'il ne réussit vraiment cet exercice qui a trouvé son avènement dans Les Âmes fortes. Il y a aussi dans les échanges verbaux des lutteurs avant le combat cette sécheresse de la langue, hyper-imagée et austère à la fois, qui fait beaucoup de la saveur de l'écriture.

Les corps sont ici déifiés au point le plus extrême. Quand Marceau lave celui de son frère, la sensualité, la sexualité, le rapport charnel entre les deux éclatent jusqu'à l'ambiguité ; quand ils se battent, c'est un festival de chocs et de contacts qui évoque les combats de géants mythologiques. Les corps sont maltraités, malmenés, rendus à leur bestialité (la sexualité, par exemple, est étalée au grand jour), et dans les longues descriptions de ceux-ci par un Giono volontiers cruel avec les hommes et les femmes, on sent littéralement la sueur, les muscles, la peau, et les cicatrices que ce putain de climat imprime sur eux. Ça donne un roman physique, qui met la chair aux premières loges, d'un érotisme animal, et qui a quelque chose à voir avec les descriptions d'un Homère et d'un Rabelais en même temps. Peu de sorties dans ce bouquin étouffant, même si Giono n'hésite pas à user d'un humour bizarre pour respirer un peu, un humour à froid présent d'ailleurs sporadiquement, d'où l'impression de déséquilibre entre les chapitres. Peut-être que l'écriture en deux temps (une première version en 1942, puis une revision en 1965) handicape le ton général du livre, le rend un peu hétérogène ; il n'empêche que voilà encore un roman surpuissant de la part de notre bon d'Giono, et qu'il me vient l'envie de ne plus lire que ça jusqu'à la fin de ma vie.