9782021399431,0-4986162Edouard Louis ne cesse de se retourner dans son lit à la pensée de sa famille mal-aimante, et creuse inlassablement la question de son déracinement culturel et social, de son passé d'incompris et de son appartenance actuelle à l'élite parisienne, pour aller vite. Mais cette fois-ci, dans un retournement spectaculaire et un peu incompréhensible (déverser son mépris dans son premier livre et nous sortir aujourd'hui ce texte d'apaisement, on ne suit plus), il s'intéresse à son père, pour lui trousser un hommage mi-figue mi-raisin assez vibrant de colère et d'indignation. Énième retour sur l'enfance, donc, où Edouard Louis découvre son homosexualité et son goût pour la culture, dans une famille qui ne veut pas en entendre parler ; et surtout questionnement sur la masculinité à tout prix revendiquée malgré lui par le paternel : chez ces gens-là, monsieur, on n'aime pas Titanic, on ne pleure pas quand on est un garçon, on ne fait pas des spectacles de danse, à moins d'être un pédé. Louis égrène quelques dates marquantes de cette enfance difficile, et évoque une nouvelle fois la douleur de ne pas être né dans la bonne famille. Il dresse au passage un portrait assez apaisé du père, victime d'un système, au mental et au corps brisés par le contexte social et politique, condamné à reproduire les clichés rances de sa classe.

Au final Qui a tué mon Père est une prière de réconciliation avec cette figure paternelle qu'il a si violemment attaquée dans En finir avec Eddy Bellegueule, et dans ses meilleurs moments, le texte touche. Parce que Louis sait mettre le focus sur le tout petit détail d'une anecdote qui va mettre à jour une violence sociale, une frustration qui va le marquer à vie ; parce que la simplicité de la narration va de pair avec une belle acuité philosophique. Et si ce livre-là est beaucoup moins bien écrit que les précédents (un peu de bâclage, beaucoup de relâchement), il reste intelligent et fin. Bon, c'est vrai que quand, sur la fin, il clame le nom des coupables de la "mort" de son père (qui n'est pas mort, mais juste condamné à un boulot de balayeur épuisant qui le tue à petit feu), il est un peu premier degré, fait mine d'inventer la machine à courber les bananes ("Pourquoi est-ce qu'on ne dit jamais ces noms ?" : il n'a pas lu de livres depuis 40 ans ?), et se met en colère comme un gamin qui trépigne. C'est vrai aussi que la brièveté du livre (moins de 90 pages) empêche d'entrer vraiment dans le coeur du sujet, qu'on a l'impression d'un survol superficiel, ou de l'introdution d'un livre à venir. Mais ça reste une petite chose intéressante et douloureuse comme Edouard Louis sait les faire.