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La musique adoucit les mœurs... Sauf à Irkoutsk. Voici donc un conte pour enfants (les sept petits Siméon et leur fabuleux jazz band) qui se transforme en cauchemar pour adultes (fallait pas vouloir détourner cet avion pour s'enfuir, fallait pas). Sur les conseils avisés de l'un de nos fidèles lecteurs (on a les meilleurs), me voici donc parti à la recherche et à la découverte de cet obscur doc russe tourné en cette fatidique année 89... Il était donc une fois sept jeunes Ovétchkine, sept gamins de la campagne élevés sous l'œil protecteur de leur mère, sept fanas de musique... Ils ne tardent pas à monter un groupe (jazzy et classique) et à se faire connaître, le public riant et applaudissant devant notamment les prouesses des deux plus jeunes, l'un au banjo (si crognon), l'autre à la trompette (qui envoie sacrément du bois)... On découvre cette famille lors d'un premier reportage enthousiaste sur cette surprenante armada sortie de nulle part et promise à un avenir en or. Seulement, nous fumes prévenus dès l'intro, quatre d'entre eux se suicideront, l'un tuera sa mère, un autre une hôtesse de l'air, bref, cela sent salement roussi, comme si le conte de fée avait pris feu. Franz et Eisner remontent progressivement le fil de cette incroyable histoire en lâchant au compte-goutte des informations : comment en sont-ils venus à tenter pareille aventure (le rôle insidieux et capital de la mère), que s'est-il dit durant le procès, comment ont réagi les forces d'intervention lors de l'atterrissage forcé de l'avion... ? On avance pas à pas dans l'étude de cette incroyable "anecdote" qui donne l'occasion au passage d'autopsier tout un régime...

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Frank et Eisner ne s'embarrassent pas franchement avec de la "belle image" : atmosphère grisonnante, froide de ces images parfois tournées à l'arrache telles que celles montrant la carlingue carbonisée de l'avion (et les corps guère plus ragoûtants), le déroulement du procès ou l'interview des principaux protagonistes ; si le montage est judicieusement organisé, si les deux cinéastes se donnent du temps pour déterrer intelligemment chaque info, les images restent brutes, à l'image finalement de cette Union Soviétique dont il est si difficile de s'échapper, et de cette mère qui semble avoir eu une influence décisive sur ces sept bambins... Des vies fauchées en plein ciel comme le suggère un montage où alternent des images des concerts donnés lors de différents festivals et nos jeunes musiciens fauchant l'herbe à la faux (facile mais diablement parlant). On reste béat devant la vie affreusement tragique de ce "boy's band" sibérien bon chic bon genre qui a fini en véritable carnage ; au passage, forcément, le régime en place en prend pour son grade ainsi que la fameuse brigade d'intervention, incapable d'intervenir pendant la prise d'otages et intervenant après coup de manière semble-t-il peu adaptée (plus d'un otage se plaignant de s'être fait tabasser...). Le plus impressionnant, sans doute, dans la chose, c'est qu'on a l'impression que ce récit s'est déroulé dans un passé très très lointain (89, c'était hier), dans un pays imaginaire... On penserait presque parfois à une fiction maline de Chris Marker tant l'histoire est en soi marquante et édifiante. De la bluette des champs au charbon carbonisé des corps - brrrr... Je ne saurais donc que trop vous conseiller à mon tour ce curieux ovni en provenance de l'est, en saluant une nouvelle fois nos éminents lecteurs au nez creux.

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