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Schlöndorff, Brecht, Fassbinder, von Trotta, Schygulla... On est dans un film allemand pur jus, bravo, vous l'aviez deviné. On est dans les années 70 et vous ne vous attendez sûrement pas à un film propret : vous avez encore raison. Baal, incarné par un Fassbinder grassouillet à souhait et habillé comme un sac à Kartoffel, est un poète, génie et maudit, un type errant qui picole, chie sur la bourgeoisie, un séducteur n'aimant pas forcément séduire, un libertaire, un être libre qui veut le rester jusqu'à sa mort - cela tombe plutôt bien, il n'aura guère à attendre. Découpé curieusement en chapitre, on fait la connaissance de ce Baal lors de saynètes plus ou moins courtes : morceaux choisis poétiques où il est beaucoup question de ciel, d'amour mauve et de pluie, parties alcoolisées avec des partenaires plus ou moins solidaires, rencontres féminines plus ou moins politiquement correctes (Baal a ses fans, mais on ne peut pas dire qu'il les traite toujours avec un excès de douceur : deux très jeunes femmes qu'il renvoie de sa chambre, une femme enceinte qu'il frappe et une blonde plutôt pacifique qu'il viole sur les chemins (#MeToo - pas dans le top 10 de leur film de chevet, si j'en crois les rumeurs - cela dit, si les femmes sont vues comme "encombrantes", c'est sûrement plus par refus du "couple bourgeois" que par misogynie pure (le comportement de Baal reste condamnable, naturlich)) ; notre homme n'est pas aimable (c'est le moins qu'on puisse dire) mais il s'en branle, il balance ses textes comme une logorrhée douce et amère, le cul assis bien fermement sur son trône "entre la merde et les étoiles".

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On pense parfois à une sorte de Bukowski boche sans drôlerie, certaines scènes semblent particulièrement s'inscrire dans une ère post-soixante-huitarde, genre on emmerde la société et on prend les chemins de la campagne tels des troubadours modernes (un soupçon des Valseuses dans certaines errances... l'humour en moins puisque c'est allemand, on l'a dit, hein), bref on est dans du brut de décoffrage où on déclame à plein poumon pour contrer la chienlit contemporaine, où on boit pour oublier que la terre tourne, où on rêve d'amour en étant persuadé qu'il n'existe point, où on chie sur la vie en attendant la mort sans se faire d'illusions - "je ne croyais qu'en moi puis je suis devenu athée" - carnet de Baal (c'est moi qui rajoute l'humour). A ce petit train-là, on voit bien Baal finir dans le mur (un peu comme une BM vintage dont on aurait cisaillé sans frein) et l'on ne tombe pas loin puisque notre homme, après avoir joué au meurtrier (un hashishin, un poète, un assassin, tout cela se tient), va crever quasi littéralement... L'ivresse de l'errance, comme celle des mots, semble n'avoir qu'un temps, et dès lors que l'homme aux semelles de vent revient sur terre avec des semelles de plomb il est comme voué à la mort. Fassbinder et sa tronche de cake mal cuite, après avoir fait péter le champagne en direction des étoiles et emmerder la société, se vautre dans les ronces comme un vulgaire stère de bois jeté de la lune. Une balade brechtienne qui envoie paître les conventions mais qui finit le nez à terre. Joliment radical mais un tantinet terne – un téléfilm sauvé bientôt de l’oubli par l’incontournable collection Citerion. 

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