9782021173703,0-4452114Salvayre revient en mode mineur cette année, malgré l'ampleur de la tâche qu'elle s'assigne : parler du racisme ordinaire, cette somme d'incompréhensions et d'ignorances qui peut parfois dresser un groupe contre un autre dans notre cher monde contemporain. Vaste ambition, que la dame traite avec une joyeuse frontalité. Elle alterne les paragraphes pour donner à entendre deux voix séparées. D'un côté, un "étranger", type ordinaire venu soigner une grave maladie dans un village reculé, petit mec légèrement dépressif, solitaire, discret, taiseux, qui s'amourache des deux autres parias de cette communauté, une fille un peu grosse et sans charme et un homo revendicatif ; de l'autre côté, les clients du bistrot du village, patron en tête, membres du club de chasse, grandes gueules brandissant leur haine des intellos, des étrangers, des autres et la brâmant de plus en plus fort au fur et à mesure que les pastis tombent. Entre les deux, l'incompréhension, la peur, les suspicions, les on-dit, la somme d'ignorance et de convictions qui gonflent de plus en plus pour en arriver (peut-être) au drame qu'on attend dès les premières pages. Rien de bien nouveau, juste un enregistrement qui se veut le plus juste possible des faits et gestes de cette France d'en bas, raciste par bon sens de base, irréconciliable avec celle cultivée mais supérieure des bobos.

Le récit est dynamique, bien rythmé, et Salvayre sait faire progresser sa trame sur un fil très simple, sans rajouter les rebondissements à une histoire déjà assez effrayante en elle-même. Elle semble avoir étudié avec précision la sémantique raciste : ces gusses ayant réponse à tout, haineux par ennui, qui ne cessent de surenchérir sur l'autre par jeu et par combat de coq, sont bien observés, par leur langage surtout, par la logique interne qu'ils donnent à leur discours. Leur base est faussée, leur vision sociale aussi, mais sur ces bases floues ils construisent tout un discours qui a sa logique. Dommage que Salvayre tombe plus souvent qu'à son tour dans la caricature, ne sachant pas toujours bien gérer ses personnages : à trop vouloir en faire des archétypes, elle les charge un peu trop, et ils cessent d'être crédibles. Dans un souci de mesure, elle offre au personnage principal une sorte de rémission dans la dernière partie (s'il est con, c'est parce qu'il souffre dans ses rapports avec son fils homo), tendance qui annule un peu le bouquin, et sonne faux. En face, son personnage d'étranger est plus fin, pas vraiment sympathique, un peu lâche, et on sent qu'à force de s'épargner les efforts, il tend lui-même le bâton pour se faire battre. Le total : un livre qui se lit tout seul, agréable et parfois juste, mais un coup d'épée dans l'eau à cause d'un vision trop clicheteuse de la société.