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Un ton résolument original et une façon très personnelle de diriger les acteurs, voilà ce qu'on peut tirer du Fils de Joseph. Green use d'un ton étrange, entre comédie et distanciation brechtienne, pour raconter une douloureuse histoire : celle d'un jeune garçon à la recherche de son père inconnu, qui tombe sur un connard et se choisit un autre géniteur à la place. Le film raconte des choses douloureuses, mais avec une grande pudeur il dissimule cette douleur sous une forme très radicale qui en floutent les angles aigus : la diction, notamment, est étonnante, très sophistiquée avec ses liaisons acrobatiques ("A bientôt t'alors"), sorte de mise à distance bressonienne de ce qui est en train d'être raconté, à laquelle s'ajoute une drôlerie attachante. Ce petit monde parisien bobo, tant décrié par les anti-intellos de base, est traité au premier degré par Green, qui en augmente le côté précieux jusqu'à trouver la poésie dans la récitation des dialogues. Si certains acteurs pataugent un peu avec ces consignes (Amalric, mal à l'aise, ou le héros de l'histoire, Victor Ezenfis, qui semble subir le film), d'autres y trouvent une grâce et une élégance parfaites (Natacha Régnier, sur un nuage, et Fabrizio Rongione, à l'aise là-dedans comme un poisson dans l'eau). Il y a une sorte de radicalité amusée dans ce film, comme chez Dumont ou chez certains Honoré par exemple, qui rattache Green à toute une école du cinéma français intello ; mais chez lui, ça ne mène pas à l'austérité, mais à l'humour, le dispositif n'est pas handicapant.

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Pourtant il y avait de quoi être austère et pompeux : en plus de ce ton distancé, il charge son film en symboles chrétiens, transformant sa quête en recherche de la grâce, ne refusant aucune imagerie mystique. Les parties du film portent des noms de passages de la Bible, la trame initiatique est bien catholique, et même les motifs sont chargés de symbolique christique : la dernière partie, avec cette femme embarquée sur un âne, semble issue de l'imagerie des catéchismes de notre enfance. La mise en scène, toute en tableaux fixes, comédiens bras ballants, est une succession de vignettes dessinées avec précision mais un brin janséniste. Pourtant Green sait être léger en montrant son univers, fait exploser la rigueur de la forme par le ton mi-figue mi-raisin qu'il emploie, et resitue toujours son histoire dans le monde d'aujourd'hui. Il parvient à rendre très attachante cette histoire de père putatif, d'enfant en recherche d'identité, de femme solitaire qui découvre l'amour, flirte même avec le vaudeville (l'éditeur et sa maîtresse) et le raffinement daté de la Nouvelle Vague, et réussit un objet filmique réjouissant, bien barré, hors d'âge. Un autre Green m'attend sur ma pile, comptez sur moi.

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