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Il y a les films d'hommes entre eux, faits en grande partie de bourrades dans le dos, de bières et de concours de pénis ; et puis il y a les films de femmes entre elles, et laissez-moi vous dire qu'en termes d'action, les seconds n'ont rien à envier aux premiers. Surtout quand il s'agit de scruter les rancunes ataviques accumulées pendant des années par deux soeurs enfermées dans leur maison, gagnées par l'alcoolisme, la vieillesse et la jalousie. C'est le sujet que choisit Aldrich avec ce film, qui prolonge perfidement la fiction par la réalité, puisque deux stars peu réputées pour leur solidarité féminine se partagent l'affiche, multipliant par dix la rivalité de leurs personnages : à ma gauche, Joan Crawford, impériale dans un rôle pas facile de victime paralytique, ancienne star de cinéma désormais clouée à son fauteuil roulant, passant ses journées à regarder les films de sa gloire déchue ; à ma droite, Bette Davis, impressionnante dans son personnage monstrueux de soeur aigrie, jalouse, rendue folle par les échecs de sa carrière éphémère d'enfant star, tenaillée par la responsabilité d'avoir ruiné la vie de sa soeur. Entre les deux, les éclairs passent, les nuages s'amoncellent, et le concours d'ego est presque aussi palpable entre les personnages qu'entre les actrices.

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Aldrich choisit des options assez originales, qui lui font trouver ses marques au milieu de ce combat de cabotines infernal. Travaillant un style à cheval sur le comique tordu et le film d'horreur pur et dur, mixant une imagerie néo-expressionniste (un noir et blanc hyper contrasté, des plans tout en saillies et en vrilles) et cruellement réaliste (les visages fanés de ses actrices, prolongé par un maquillage clownesque effrayant), il n'oublie pas de faire du style, et même d'en faire un peu trop pour trouver ses marques. Il faut dire qu'il lui reste peu de place au milieu de cette hystérie de comédiennes : Crawford et surtout Davis tentent tout ce qui est possible pour avoir l'Oscar et entrer dans la légende. Et le fait est que ça marche : elles offrent une composition marquante, jamais complètement réaliste, toujours à la frontière du ridicule pour Davis et du mélodrame pour Crawford, mais toujours crédible. Il faut voir Davis ricaner devant les repas à base de rats morts servis à sa soeur, ou danser comme une fillette torve devant un miroir : on est partagé entre le rire et l'horreur. Il faut voir aussi Crawford en victime expiatoire, ligotée sur un lit ou complètement abandonnée à elle-même sur la plage pour mesurer toute la force qu'elle sait donner à sa propre image (héritage de ses années de cinéma muet, sans doute). Ces deux-là donnent un spectacle unique, mais il ne faut pas pour autant oublier la composition impressionnante de Victor Buono en loser efféminé et grassouillet, en plein travail Actor's Studio et trouvant un personnage au charme étrange (un mix entre Sean Penn et Brando, le tout avec 150 kilos à la balance).

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Baroque, osé, fou jusqu'au malaise, s'autorisant tous les excès, Qu'est-il arrivé à Baby Jane évite les travers du film psychologique par ses audaces spectaculaires et visuelles : on est sans arrêt happé par la montée en puissance de l'histoire, et ce n'est qu'une fois le film terminé qu'on ressent le très beau travail sur les rapports de soeur, sur les ruines de la gloire, sur la jalousie, qu'il met en place. C'est avant tout un thriller, un huis-clos étouffant qui s'autorise à être souvent ridicule et clownesque, un film d'horreur grinçant où le monstre serait la vieillesse et la désillusion, une comédie faite d'enfants ridés et de vieilles à robes de poupée. Un film impressionnant en tout cas.

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