CVT_Larchipel-du-chien_9397Un peu de littérature de bibliothèque de vieilles dames, ça ne fait pas de mal de temps en temps, surtout quand, comme ici, on retrouve avec plaisir un certain classicisme de l'écriture, qui renoue avec quelques bons bouquins de jadis de Claudel. Rien de génial, non, encore moins de novateur, mais une manière de travailler cette bonne vieille langue française avec respect, en en extirpant les beautés syntaxiques, en amoureux de l'adjectif et de la ponctuation. Ce livre aurait pu être écrit au début du XXème, par exemple : il y a le même amour pour un style élégant, une même méfiance pour l'acrobatie littéraire. Dans le sujet, pourtant éternel, on est ceci dit bel et bien dans le monde d'aujourd'hui : sur une île rachitique abandonnée de toutes les instances politiques (le Shang devrait la reconnaître), trois cadavres de migrants sont rejetés par la mer sur une plage. Est témoin de cet événement une série de personnages, tous emblématiques d'une certaine idée de la morale : depuis le Maire, soucieux de la réputation de son île, homme pratique et peu scrupuleux qui donnerait sa mère pour voir aboutir un projet thermal, jusqu'au Curé à la foi vacillante et à la morale attentiste ; en passant par l'Instituteur, "pas d'ici", de gauche bien sûr, par le Docteur, par la Vieille, tous emblématiques d'une certaine façon de se comporter face à l'événement. On se débarrasse habilement des cadavres, mais on sait bien que le Mal, une fois provoqué, ira jusqu'au bout de sa logique : avec l'arrivée d'un Commissaire très ambigu (magnifique personnage de mercenaire mafieux complètement voué au cynisme), avec le réveil du volcan qui domine les lieux, les pulsions maléfiques se font jour, et ces personnages qui ont vendu leur âme au Diable en seront de leur poche.

Mine de rien, sous ses dehors de fable contemporaine, sous des aspects parfois drolatiques de comédie de moeurs, Claudel interroge la part de Mal qui est en l'Homme, cette partie sombre qui ne demande que des circonstances tragiques pour naître et s'épanouir. Son récit est troublant, renvoyant chacun à sa monstruosité, mais trouvant aussi à chacun une raison d'agir ainsi, une justification. Une sorte d'humanisme, quoi, bien caché sous des portraits de salauds ordinaires, où les coups fourrés, les ambitions politiques, les atavismes, le racisme larvé éclatent comme des fleurs vénéneuses. Triste humanité, semble dire le livre, mais le regard posé dessus, moraliste au sens chrétien du terme (le livre a parfois des allures mystiques), est bienveillant et fataliste. Le volcan, représentant d'un Dieu vengeur, porteur du châtiment qu'il faut bien que les personnages subissent, aura le dernier mot. On sourit souvent devant cette pathétique nature humaine, et on suit ce récit assez passionnant, raconté comme un conte, avec plaisir. D'autant que l'écriture est assez belle, même si certaines phrases sont maladroites, manquent de fluidité et de mouvement d'ensemble. Il y a dans les jolies descriptions de la nature, dans ces portraits académiques, dans ces situations visuellement fortes, le regard d'un narrateur omniscient mais bienveillant, qui fait attention d'aimer ses personnages, même les plus détestables. Un livre délicat et agréable, plus amer que ce que son ton amusant laisse présager. (Gols 13/04/18)


imagesLecture en effet tout à fait plaisante (un peu de classicisme dans l'écriture ne fait pas de mal parfois dans ce monde sms-isé) qui tient tout autant de la fable morale que du thriller - du thriller à hauteur d'homme, c'est à dire qui frôle le gazon et les herbes sèches pour être à la mesure de sa bassesse. Comment faire disparaître ces trois cadavres d'individus étrangers qui, pour dire la vérité en face, foutent le bordel au sein de cette petite communauté bien en ordre, une petite communauté se repaissant à loisir de son hypocrisie et de ses petits profits égoïstes ? Seul un instituteur aussi naïf qu'idéaliste (oui, forcément un type de l'extérieur, un qui veut jouer au chevalier blanc comme pour montrer sa valeur) tente de lever tous les mystères qui entourent ce drame. Il en sera pour ses frais lorsqu'il se verra accusé de pédophilie par l'une de ses meilleures petites élèves (ces saloperies d’élèves sont souvent ingrates). Une petite parenthèse qui nous fait quitter pour un temps ce bon vieil esclavagisme moderne où l'on se contente de profiter de la misère des autres pour les faire voyager à fort coût (la mort étant souvent au bout du voyage - autre petite parenthèse au passage : le récit se déroule a priori en Méditerranée mais ne jurerait pas s’il était transposé à Mayotte ; on a nos mêmes salauds royaux employés bien souvent par l'Etat) pour traiter de l'hydre pédophilienne. Notre pauvre instituteur est innocent mais se retrouve vite au trente-sixième dessous lorsqu'il fait face aux accusations péremptoires de la gamine (les gamins sont des anges si facilement manipulables que c’est un plaisir de leur faire dire des mensonges assassins). Il n'est jamais bon de se retrouver avec un tout un village à dos et notre sympathique chevalier blanc va rapidement mordre la poussière. La saloperie humaine provoquera-t-elle la colère des Dieux et du volcan ? Borf, il semble en effet que Dieu, comme il est dit ici, ait pris depuis longtemps sa retraite et que le Mal humain est inarrêtable - et ce pour des siècles et des siècles. Le final, infernal, fait froid dans le dos mais n'a rien, malheureusement, d'improbable. On pense parfois, toute proportion gardée, avec ces personnages de "Docteur", de "Maire", etc… au célèbre (...) On a tué pendant l'escale popularisé (...) par Le Paltoquet de Deville, et il ne faudrait d’ailleurs pas grand-chose pour que votre serviteur ait envie d'en faire une adaptation théâtrale (dans une autre vie, of course). Très belle histoire qui permet de garder foi en la malhonnêteté humaine (l'essentiel étant toujours de paraître "responsable", suivez mon regard). Un récit dans lequel on se plonge avec un plaisir malsain et où l'on ricane en silence. (Shang 25/07/18)