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Toujours aussi amoureux des petits films de Sophie Fillières, que voulez-vous, même quand, comme dans celui-ci, ils mettent un peu de temps à se faire aimer. Je ne sais pas si Fillières tourne ses films dans l'ordre du scénario, mais on dirait que les comédiennes mettent du temps à trouver réellement leur place dans La Belle et la belle ; quand elles y arrivent, on retrouve le charme original de la réalisatrice, à l'écriture, à la mise en scène, à la direction d'acteurs : une nouvelle fois, on est plongé dans un univers qui ne ressemble à rien de connu, entre surréalisme et comédie romantique, entre absurde et mélodrame. Un ton unique, rare dans la comédie française, vous le reconnaîtrez.

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Margaux rencontre Margaux lors d'une soirée parisienne. L'une (Kiberlain), prof d'histoire en année sabbatique, approche la cinquantaine, et a mené une vie simple, entre renoncements et amours ; l'autre (Bonitzer) a 20 ans, et passe de mecs en mecs sans s'attacher, fille d'aujourd'hui sans états d'âme. Elles vont découvrir que l'une est le prolongement de l'autre, que l'autre représente la jeunesse de l'une, qu'elles ne sont en fait qu'une seule et même personne qui se rencontrent à une charnière de leur vie : un tournant où tout se déploie, où on doit faire les bons choix pour vivre sa vie. Un tournant représenté par un homme (Poupaud), qui pourrait bien avoir été un amour essentiel dans la vie de Margaux. Sur ce postulat de film fantastique, cristallisé lors d'une très grande scène étrange devant un miroir, où les deux femmes adoptent des gestes parallèles face à la glace qui leur renvoie elle aussi leur gémellité, le film se déploie peu à peu, sans rien perdre de son étrangeté, en comédie de situation, à grands coups de dialogues croquignolets et de jeu d'acteurs fin. Après une intro où les femmes se cherchent un peu (Bonitzer surtout, peu à l'aise en jeune fille légère), après cette scène géniale de miroir, les actrices trouvent le ton du film. Un ton insaisissable, qui cultive un humour assez indéfinissable : mélange de jeux sur le langage et de moments suspendus au-dessus du vide (la très grande scène dans le téléphérique, superbement réalisée, qui ne tient à rien), de situations rigolotes et de moments très émouvants. Le charme, quoi, y a pas d'autre mot.

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Fillières tient son concept jusqu'au bout, même si on peut regretter que ça ne devienne pas autre chose qu'une minuscule situation de départ propice aux gags, et le mène jusqu'à des confins qui ne sont pas sans rappeler le Bertrand Blier de la grande époque. Elle a un sens indéniable du plan, du symbole subtil (la fin est très belle). En plus de sa très jolie et discrète direction d'acteurs (Poupaud retrouve des couleurs éclatantes, il est super), elle n'oublie pas de lever le nez : elle filme Lyon de façon très belle, comme une ville mystérieuse (on dirait Venise parfois) pleine de recoins à amoureux, et sait prendre l'air dans une station de ski pour un final ravageur. Bref, que du bien à dire de ce film à l'effet progressif, d'abord vague comédie sentimentale charmante, puis intéressant concept fantastique, puis beau portrait de femme vieillissante, enfin émouvante petite chose qui vous laisse tout chose à la sortie du cinoche... (Gols 11/04/18)

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Mmmoui, dit-il en relisant la chronique assurément gentille de son camarade. Une chose qu'on ne peut pas reprocher à Fillières, c'est la légèreté de ses films. Comme un flocon de neige en quelque sorte. Qui tombe, virevolte, part un peu en vrille, puis rencontre une vitre et, ah, tiens, disparaît... Sur un postulat pourtant intéressant (un schéma réalistico-fantastique : deux femmes faisant face ou ayant dû faire face au fait d'avoir un enfant - le fantastique venant lui du télescopage dans le temps (les deux héroïnes croiseront même une autre femme d'une soixantaine d'années qui pourrait être leur « prolongement »)), Fillières dessine un scénario qui se délite doucement. Passé les petits instants de comédie rigolote (Bonjour, moi c'est Margaux ; Bonjour, moi c'est Margaux) qui repose sur des petites saillies plutôt fines (et légères, donc, mais on ne va pas passer son temps à se répéter), le film a une fâcheuse tendance à tourner en rond - avant une fin blieresque, on est d'accord, qui tombe, à mes yeux, totalement à plat (pffffit, s'entend-on presque dire quand le générique tombe : on était bien devant un film français qui ne s'emmerde pas à conclure - ami spectateur, démerde-toi, mais là je n'avais absolument plus d'idée en tête). On aime Kiberlain (pour sa fragilité candide, et ce même si elle semble avoir joué le même rôle dans ses quinze derniers films), on aime Poupaud (parce que c'est Melvil, notre double d'enfance, qui a mieux vieilli que moi, le salaud), on supporte Bonitzer... D'accord avec mon camarade sur cette impression de "ramage" absolue lors des premières séquences en champs/contre-champs... Les acteurs sembleraient presque avoir tourné leur réplique sans vis-à-vis et le montage laisse des blancs très gênants... C'est vrai que cela s'améliore un peu par la suite avec cette petite complicité qui s'installe entre les deux actrices mais l'enlisement guète : on se contrefout de qui couchera avec qui, de qui gardera l'enfant ou pas, de ces dialogues qui manquent cruellement d'inspiration, de ces situations qui manquent cruellement de sel, de rebondissements, de coups de théâtre... Oui, on reconnaît à Fillières ce ton unique mais ses films sont comme de l'éther : un parfum au départ qui surprend... mais qui endort progressivement. (Shang 19/08/18)

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