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Mission accomplie : j'ai mis vingt ans pour voir ce film en entier, et c'est enfin chose faite. A chaque fois, je l'arrêtais au milieu, étant même sorti de la salle à sa sortie (chose rarissime) : je ne sais pas, trop dégueulasse au niveau du cinéma, sûrement. Je trouvais la chose proprement in-regardable. Mais la pression populaire ("nan, mais les Dupontel c'est des gros navets, mais Bernie, quand même...") a eu raison de ma pureté : ça y est, j'ai enfin vu jusqu'au bout du bout du générique de fin cet objet. Et le pire, c'est que j'y ai pris un certain plaisir, un peu honteux certes, mais indéniable.

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Bernie cultive un mauvais goût constant, et se fout comme de sa première chemise de mes convictions sur le cinéma : Dupontel les roule en tube et se les enfonce bien profondément dans le fondement. Libéré de toutes références (à part peut-être les films italiens des années 70), il réalise en toute roue libre ce machin mal fagoté, injurieux, néo-punk, adolescent et naze, et réussit à maintes reprises à atteindre le malaise visiblement visé par ses saillies de collégien. Choisissant systématiquement la pire des voies, celle de l'excès, du crade et du déviant, il réussit finalement un film qui a sa propre poésie. Une poésie de fanzine, qui doit beaucoup à la BD cradasse, mais une poésie. Le film est d'une sincérité absolue, et si on enlève les effets de gamin (la balle qui vient frapper la caméra au dernier plan, c'est totalement nul), on y trouve même, sous les blagues scato et les pics de violence, sous les portraits grimaçants et les vannes à chier, une petite douleur prenante. Bernie est un orphelin qui, à 30 ans, décide de retrouver ses parents. Il commence une enquête complètement invalidée par sa folie et sa paranoïa, et finit par se mettre dans la tête que sa famille a été victime d'un vaste complot. Il retrouve un père et une mère encore plus fêlés que lui (Roland Blanche, étonnamment touchant, et Hélène Vincent, un peu mal à l'aise), une fiancée droguée jusqu'aux yeux (Claude Perron, qui joue dans un autre film) et va alors se livrer à un massacre en règle de ceux qui veulent dissoudre son clan ainsi ressoudé. Bernie se fabrique librement un monde à sa mesure, aveuglé qu'il est par sa folie. Il est donc question là-dedans de solitude, d'enfance, de refus du monde tel qu'il est, de substituer à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs, si on veut jouer aux intellos.

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Dupontel interprète dans l'excès un personnage assez troublant, qu'il joue avec une candeur d'enfant et avec une vérité totale. Certes, le personnage est schizo, violent, inconscient, en un mot fou à lier. Mais il laisse crier en lui le petit enfant, et imprègne son film de ce sens de l'enfance : tout est un jeu, on shoote dans les yorkshires, on met des coups de pelle aux bourgeois, on encule des comtesses, on écrabouille en voiture des handicapés, et on se marre à chaque nouvelle incartade au bon goût. Au niveau de la mise en scène, ça donne un truc affreux, montage hystérique, propension à appuyer sur tous les boutons de la caméra pour trouver des effets kitschs à souhait (tendance encore en vogue dans son cinéma), aucun sens de l'espace, scènes mille fois trop longues : c'est du grand n'importe quoi, et on grince des dents toutes les deux minutes. Mais ma foi, il fallait ça pour exprimer toute la violence du film. Et au niveau scénario, en tout cas dialogues, le film est souvent imparable. C'est certes braillé par des acteurs peu inspirés, dans la caricature (on se croirait souvent dans un Mocky), mais ça percute, et ça fait mouche ("J'aime bien les hyènes. Parce que la hyène c'est un animal dont on parle jamais alors que c'est un animal qui peut être très important. Parce que moi je trouve que être ami avec une hyène souvent c'est plus important qu'être ami avec des vrais amis. Elle vous protège."), c'est direct et provocateur, et ça cultive une certaine poésie de la trash-culture. Autrement dit, et ça m'arrache un bras de l'avouer : j'ai bien aimé Bernie.

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