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Amis de la poésie, bonsoir. Non, mais attention, pas la petite poésie du dimanche, hein : la Grande Poésie, celle qu'on apprend dans les écoles et qui est enterrée au Panthéon, celle qui donne des répliques comme "Un poète, c'est quelqu'un qui écrit, mais n'est pas écrivain". Enfin, vous voyez. Cocteau s'affiche comme le maître es-Belles Lettres dans ce film hyper-stylisé, et s'attaque aux grands mythes sans complexe pour vous en donner, de la littérature. Soit donc le fameux mythe d'Orphée, descendu aux enfers pour récupérer son Eurydice, transposé dans les années 50 et Saint-Germain des Prés. La voix off du début s'en défend, le truc pourrait prendre place à n'importe quelle époque, mais Cocteau affirme dès les premières images son ancrage dans son temps. Il y a un effet casse-gueule dans cette adaptation de la mythologie aux temps modernes, et c'est vrai que le bougre s'y prend souvent les pieds : le film alterne entre ringardise totale et belles fulgurances.

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Orphée (Jean Marais dans toute sa splendeur et dans un brushing fort seyant) est un poète à la mode. Rencontrant lors d'un accident Mme la Mort (Maria Casarès, granitique), il s'éprend d'elle à mort et en oublie quelque peu son Eurydice (Marie Déa, un peu faire-valoir), jusqu'à passer à côté de son décès malgré la vigilance du valet Heurtebise (François Périer, impeccable). Il lui faudra, on connaît la chanson, aller la chercher beyond the death, subir le questionnaire d'un jury et la ramener à la vie. Mais l'amour a ses raisons que la raison connaît peu, et Orphée finira par la laisser repartir, pour filer un amour qu'il espère éternel avec la Camarde. Drame, tragédie, gabegie et horreur : la fin sera terrible, Casarès en pleurs, Marais ébouriffé et Périer tout triste. Ça, c'est pour l'histoire, très datée façon théâtre existentialiste, et elle intéresse moyen. Sauf dans des petits détails, comme cette fascination d'Orphée pour les messages secrets envoyés par la radio, et destinés à le détourner d'Eurydice : une litanie de phrases codées assez poétiques ("Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de nous renvoyer les images"), et qui envoient la trame dans le huis-clos minuscule d'une voiture (seul endroit où on les capte), comme si Cocteau occultait son contexte années 50 pour resserrer son action.

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Si la trame est un peu dépassée, on ne peut qu'admirer la puissance du maître dans la mise en scène. Depuis le beau montage de la première scène, une bataille rangée dans un bistrot, jusqu'aux nombreux effets spéciaux qui jalonnent le film, l'oeil a de quoi se satisfaire. Cocteau, bien de son temps, utilise une imagerie surréaliste et expérimentale qui colle parfaitement au sujet : des êtres qui traversent les miroirs comme de l'eau, des passages en enfer effectués par des cloisons horizontales filmées à la verticale, des bobines montées à l'envers, des transparences magnifiques, on dirait que le gars utilise tout ce qu'il a d'artisanal à sa disposition pour poétiser son film. Visuellement, c'est très inventif et splendide : Orphée en ressort comme un conte étrange, onirique. Ma préférence bien sûr au long cheminement de Périer et Marais vers l'enfer, fait avec une transparence évidente et qui en cherche pas à se cacher : Périer au premier plan, en plein vent, se déplaçant sans marcher ; et Marais en fond, perdu, qui suit tant bien que mal, croisé par des personnages surréalistes (un vitrier !). L'effet est magnifique. Marrante aussi, cette idée de deux motards comme exécuteurs des tâches de la Mort, trouvaille kitsch mais qui fait de l'effet dans l'anachronisme et la légère irrévérence. Cette très belle forme permet d'oublier le côté daté du film, pas dénué de défauts, dans le jeu des acteurs, dans les dialogues, dans les personnages. Orphée est fait d'or.

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