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On avait pas encore rendu hommage au grand Idrissa Ouedraogo, qui nous a quittés discrètement il y a quelques jours. L'occasion donc de revoir ce délicieux petit film qui lui ressemble bien, et de pleurer sur la disparition de celui qui a su ressusciter une certaine pureté du cinéma en terres burkinabèses. On aurait tort cependant de voir dans ce joli conte africain de la naïveté ou de la candeur : sous ses dehors de mignardise exotique, Ouedraogo transforme sa fable en une petite chose assez noire, et sa mise en scène qui rappelle le western sort son film du lot des créations africaines classiques. Il s'agit de filmer une communauté qui exclut l'un des siens, la violence que cela induit, et la réhabilitation in extremis de ce paria, thématique westernienne par excellence. L'exclue, en l'occurrence, c'est Sana, une petite vieille que tout le monde considère comme une sorcière, qui vit en marge du village et sert de bouc émissaire à toutes les petites calamités qui tombent sur lui. Le gamin Bila semble être le seul à lui faire confiance, et quand son amoureuse Nopoko choppe un méchant tétanos, il se tourne vers elle pour la guérir. Elle y parviendra, mais son acte d'héroïsme restera un secret pour les villageois, qui finissent par la regarder mourir sans guère de remords.

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Il s'agit bien de raconter les relations de complicité entre la grand-mère et le gosse, ce qui pourrait donner un film sirupeux et bien-pensant comme on les déteste. Mais Ouedraogo met tout son talent dans le portrait de ce village gangrené par les rancunes, les jalousies, les tromperies, et l'oppose à la quiétude de ce petit duo qui évolue en parallèle. La communauté, dirigée par les femmes qui tiennent les rênes des hommes, ne cesse de se disputer, de se provoquer, de se détester ; et même si ses soucis sont assez superficiels (la femme qui trompe son mari impuissant, l'alcoolo du coin que personne ne veut voir, l'éducation des enfants sans arrêt remise en cause), on sent bien que l'harmonie n'y est pas. Seuls les enfants et les vieux semblent trouver grâce aux yeux du cinéaste, cet état d'innocence qu'il filme avec beaucoup d'amour : on s'offre des poulets, on se baigne dans les marigots, on se chamaille sans conséquences, c'est la vie simple qui se déroule en marge de la société bouffée par ses problèmes. Malgré les fêtes et les moments de rigolade, on sent bien que Ouedraogo se méfie beaucoup de la civilisation. Il en profite par la même occasion pour tresser une histoire un peu attendue de passage à l'âge adulte, ça coûte rien : Bila se tient face à la société des adultes qui l'attend, et c'est pas forcément la fête. Le petit gars va devoir faire l'expérience du courage, de la mort, de la fidélité et du renoncement à ses illusions, véritable passage initiatique. Ouedraogo filme tout ça dans des plans franchement magnifiques (voilà un gars qui a le sens du cadre) : plans larges sur une nature austère, assez proche là aussi des grandes étendues westerniennes, où s'inscrivent de petits personnages perdus dans le paysage ; ou gros plans très émouvants sur les visages de ses enfants. Le gars est attentif aux minuscules pulsations de la vie, ces micro-événements qui finissent par former la vie d'un groupe, avec ses grandeurs et ses vices. La simplicité faite film, quoi.

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